«Avec le SIX Digital Exchange, nous ouvrons une toute nouvelle ère»

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Par Jérôme Sicard – Photos Juerg Kaufmann

Le néerlandais Jos Dijsselhof dirige SIX depuis plus de deux ans. Lorsqu’il a pris ce poste, il a reçu pour consigne de revamper le groupe et de le conduire sur les voies de l’innovation. Depuis, il a mis sur pied la business unit Innovation & Digital, pour préparer les marchés de demain qui, blockchain aidant, s’annonce plutôt radieux. Il s’en explique.

Ces dernières années, le Nasdaq a dépensé plus d’un milliard de dollars en acquisitions stratégiques comme Quandl , par exemple, pour développer son offre dans les domaines du data et des solutions IT. Avec SIX, voulez-vous suivre la même voie?
Jos Dijsselhof: Nous avons un positionnement qui diffère de celui de Nasdaq. D’abord, nous avons déjà une offre data, avec recherche et analyse de données. Nous avons déjà bien pris nos marques.
Ensuite, pour ce qui relève de la technologie, le Nasdaq achète différentes solutions pour ses besoins propres mais aussi pour les revendre à d’autres places boursières et c’est pour eux un axe de développement que nous ne souhaitons pas poursuivre. Nous créons différents systèmes pour nous-mêmes et si nous les mettons à la disposition de nos clients, c’est dans le cadre plus général des services que nous animons pour eux.

Au vu des nombreux développements initiés au sein de SIX, est-il possible que vous ajustiez votre stratégie?
En principe, non. C’est une option qui n’est pas à l’ordre du jour. Nous ne sommes pas un fournisseur de technologies, quelque soit l’étendue de notre savoir-faire. C’est ce qui nous distingue du Nasdaq qui réalise plus de la moitié de son chiffre d’affaires sur cette branche d’activité. Nous avons d’autres priorités, à commencer par le data. Les banques qui sont nos clientes attendent davantage de nous en matière de nettoyage de données et de formatage, de façon à ce qu’elles puissent les intégrer automatiquement dans leurs systèmes. C’est ce que j’appelle « le data prêt à l’emploi ». Ensuite, elles veulent que nous puissions étendre les thèmes que nous traitons pour qu’elles soient en mesure d’approfondir les analyses qu’elles mènent de leur côté. Nous travaillons donc beaucoup en ce moment sur le segment des données alternatives.

Comme par exemple les places de parking occupées dans la grande distribution ou les locations de jets privés qui éclairent sur les tendances M&A?
Ce sont des informations certes très intéressantes, mais nos clients, dans le monde du wealth management et de l’asset management, sont nettement plus intéressés aujourd’hui par tout ce qui a trait aux normes ESG. Quelle est l’empreinte carbone de telle ou telle entreprise? Quelle est la proportion des produits & services qui intégrent une dimension durable. Voilà plutôt ce qui les motive actuellement.

Vous avez récemment cédé SIX Payment Services, ses 1’600 salariés et un peu plus de 500 millions de revenus à Worldline. Comment avez-vous employé les 338 millions de francs en cash que vous avez récupérés dans l’opération?
Nous les avons redistribués sous forme de dividendes à nos actionnaires. Notre situation de trésorerie est excellente. Elle suffit largement à couvrir nos besoins opérationnels et les éventuelles acquisitions que nous pourrions mener à terme. Nous
n’avions donc pas besoin de rajouter encore de l’excédent au bilan. Je rappelle au passage que la cession de nos Payment Services s’est accompagnée également, en plus du cash, d’une prise de participation de 27% au capital de Worldline.

Pourquoi avoir tenu à poursuivre avec Worldline au travers de cette participation?
Dans la mesure où les banques suisses forment notre actionnariat, nous devions nous assurer que les banques qui utilisent ces services de paiement puissent continuer à le faire en toute sécurité, sans avoir à subir d’entraves dans la conduite de leurs activités. Il nous fallait cette garantie. Nous voulions également rester dans Worldline car l’envergure acquise désormais par l’entreprise est telle que nous pouvons établir avec elle un vrai partenariat stratégique. Ensemble, nous pouvons avancer sur différents projets.
Et pour finir, au moment de la transaction, nous étions convaincus qu’il y avait une belle marge de progression sur la valorisation de ces activités. Nous ne nous sommes pas trompés puisque le titre Worldline a gagné 50% depuis mai 2018, date à laquelle nous avons conclu notre accord !

Vous allez boucler dans quelques mois votre deuxième saison à la tête de SIX. Quel bilan initial en tirez-vous?
La première mission qui m’a été confiée a été de préserver tout ce qui fait la force de SIX, à savoir sa fiabilité, la grande qualité de services, son engagement permanent auprès de ses clients et sa volonté de développer avec de nouveaux services selon l’évolution de leurs besoins. Il était fondamental pour l’entreprise que nous maintenions cela.
D’autre part, il m’a clairement été demandé de raviver l’esprit d’entreprise du groupe, de stimuler sa force d’innovation, de le rendre plus proactif, capable d’anticiper les tendances plutôt que de les suivre, et ce à tous ses échelons.
Plutôt que de rester plantés à regarder ce qui se passe ailleurs, nous avons donc lancé plusieurs chantiers, quitte parfois à faire fausse route. Nous avons voulu par exemple explorer la piste du cloud mais nous nous sommes vite rendus compte que nous n’allions nulle part. Nous avons tout arrêté. En revanche, il est d’autres projets avec lesquels nous avons rencontré davantage de succès. Nous prenons les devants, nous assumons beaucoup plus un rôle de leader. Nous n’attendons plus que nos clients nous expriment leurs besoins pour imaginer de nouvelles solutions. C’est vraiment la transition que je mène pour tout le groupe. Les débuts sont prometteurs. J’ai l’impression que nos collaborateurs ont pris conscience que nous avons le talent et les compétences nécessaires pour nous montrer plus entreprenants.

Au sein du groupe, vous avez mis en place à votre arrivée la business unit Innovation & Digital. Quels sont ses principaux accomplissements à ce jour?
Nous avons avancé sur plusieurs fronts, parce qu’il faut avoir la volonté de partir dans l’inconnu, de sortir de sa zone de confort au risque d’essuyer les plâtres. Nous avons loupé deux, trois choses comme le cloud mais nous avons réussi à concevoir de nouvelles solutions dans le domaine de la compliance, avec des services KYC pour les banques, et dans celui de la cybersécurité. Nous avons aussi créé Deal Pool, une plateforme exclusivement dédiée au fixed income, où il est possible de négocier tous les emprunts qui sont émis sur le marché suisse. Et pour finir, nous avons mis en œuvre le SIX Digital Exchange, une place de marché pour le négoce, le règlement et la conservation d’actifs numériques. A notre façon, nous voulons combler le fossé qui sépare les services financiers traditionnels des communautés numériques. C’est notre programme le plus stratégique, une démonstration de notre capacité à innover et une magnifique vitrine pour notre savoir-faire.

Où en êtes-vous exactement avec Deal Pool?
La toute première transaction a eu lieu en décembre dernier, voilà un peu moins d’un an. Le potentiel de cette plateforme est remarquable. Il permet à tous les acteurs, aussi bien buy-side que sell-side, de se réunir et d’échanger avant même que les titres obligataires aient été émis. Les émissions sont d’ailleurs beaucoup plus fluides et Deal Pool rencontre une forte adhésion. La plateforme est devenue un point de ralliement évident pour tous les émetteurs qui souhaitent mettre de nouveaux produits sur le marché suisse.

Et quelle est la situation à date pour le SIX Digital Exchange?
Nous avons donc construit de toutes pièces cette infrastructure de marché, entièrement digitale, qui vient en complément du SIX Swiss Exchange. Le SIX Digital Exchange repose sur la Distributed Ledger Technology, propre à la blockchain, et sur la tokenisation des actifs numériques qui se répand de plus en plus. A terme, il s’agit pour nous de coter sur les marchés de capitaux de nouveaux types d’actifs, au-delà des traditionnelles actions et obligations. Il peut s’agir d’art, d’immobilier, d’entreprises privées ou de tout autre bien qui puisse être tokenisé.
En plus, cette nouvelle infrastructure offre une bien meilleure efficience. Là où il faut habituellement deux jours pour prendre la possession d’un titre, avec les différents risques que cela compte, crédit ou liquidité, il ne faut désormais plus que quelques secondes pour assurer un transfert. Au final, SIX Digital Exchange sera donc mois cher, plus rapide, plus sûr et il sera capable de traiter tout type d’actifs numériques. En la matière, nous ouvrons une toute nouvelle ère.

Vous en avez donc fini avec l’intégration de la blockchain?
Sur le plan de la technologie, nous sommes prêts. Il sera désormais possible de lever des capitaux, d’assurer les transactions et d’en suivre l’exécution de bout en bout. Ce qui prend un peu plus de temps, ce sont les discussions avec les différents acteurs concernés, à commencer par les régulateurs puisqu’il s’agit avant tout de définir l’environnement juridique qui va encadrer ces activités. Sur ce plan, ça prend un peu de temps.

Comment appréhendez-vous la concurrence que vous livrent Deutsche Börse et Swisscom qui se sont lancés ensemble sur le même genre d’infrastructure?
D’abord, je me réjouis que d’autres que nous s’intéressent à ce nouvel espace, ce qui me laisse penser que nous sommes engagés dans la bonne voie. Nous accueillons donc nos concurrents avec plaisir. Cela dit, j’ai quand même l’impression que nous avons pris un temps d’avance. Nous avons commencé voilà déjà un moment et nous avons eu le temps d’effectuer d’énormes progrès sur le plan technologique. Nous avons entamé par ailleurs plusieurs discussions avec tous les acteurs qui seront impliqués un jour dans cette initiative, à commencer par les banques qui constituent notre actionnariat. Dans le montage du projet, je dirais que nous devançons tout le monde. Et nous le menons en plus à une échelle avec laquelle personne ne peut aujourd’hui rivaliser.
Je voudrais rappeler qu’il est fondamental pour SIX d’assurer ces développements de façon à ce que les banques en soient les premières bénéficiaires. Il me paraît essentiel de construire une infrastructure de marché qui ait un impact positif sur leurs revenus et qui les rendent elles-mêmes plus compétitives. C’est là notre raison d’être.

Quel rôle souhaitez-vous tenir à l’avenir dans ce nouveau monde des marchés de capitaux?
Nous allons continuer à nous concentrer sur la Suisse, avec un prolongement international. C’est en effet en Suisse que le tronc pousse, et je m’en réjouis car il est très agréable d’y vivre et d’y travailler. Je trouve que les gens ici sont de grands professionnels, pragmatiques et rationnels, ce qui me convient parfaitement.
Après, ça ne me dérange pas si certaines branches passent chez nos voisins ! Nous devons être plus forts en Europe et s’il le faut, nous pouvons aussi aller chercher des solutions en Asie ou aux Etats-Unis. Si elles sont nécessaires à notre bon développement, nous n’hésiterons pas à jouer sur un registre plus global.

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