Interview

Bracken P. Darrell, Logitech: «En tant que CEO, je suis affamé de croissance»

Par Fabienne Bogádi – Photos Karine Bauzin

Depuis que l’Américain Bracken Darrell a repris les rênes de Logitech il y a sept ans, l’entreprise technologique américano-suisse n’a cessé de croître, Cette année encore, elle publie des résultats exceptionnels. Selon son CEO, les recettes de ce succès sont l’humilité, la créativité et, surtout, la place centrale accordée au design à travers toute la chaîne de production. Explications.

Logitech a été l’inventeur de la souris, un accessoire qui a révolutionné notre manière d’interagir avec notre ordinateur. Cet esprit d’innovation, ce génie, est-il toujours aussi présent chez Logitech?
Bracken P. Darrell: Quand une nouvelle entreprise naît, personne ne la connaît, elle n’existe pas. Pour se démarquer de ses concurrents, l’innovation est un excellent outil. De nombreuses sociétés, très innovantes au début de leur vie, tendent avec le temps à vivre de leurs acquis. C’est une erreur à mon sens. Chez Logitech, nous mettons tout en place pour favoriser la créativité de nos ingénieurs, et cela en nous focalisant sur l’ingénierie, mais surtout sur le design qui est une préoccupation centrale chez nous. Donc ma réponse est définitivement oui. L’innovation est inscrite dans notre ADN.

Qu’avez-vous mis concrètement en place pour favoriser la créativité et l’innovation?
Nous avons commencé par réorganiser les équipes que nous avons fractionnées en petits groupes, plus agiles, plus autonomes et lancé des projets innovants que nous avons baptisés « graines », menés par des entrepreneurs au sein de la société. Ensuite, nous avons fait en sorte que nos designers et ingénieurs s’approprient la culture et les objectifs de l’entreprise et diffusent un esprit d’entrepreneuriat au sein de Logitech. Et enfin nous avons mis l’accent sur la communication interne entre nos équipes. Grâce à quoi, nous possédons un vaste réseau d’échange, ce qui permet une ouverture aux idées nouvelles. C’est ainsi que des milliers d’innovateurs, répartis sur dix sites dans le monde, collaborent pour créer de nouveaux produits, des caméras aux claviers, en passant par les microphones ou les outils pour jeux vidéos. Chez nous, aucun collaborateur ne craint de lancer des propositions, ni de se mettre à l’œuvre pour les concrétiser dans l’intérêt de l’entreprise tout entière.

Vous possédez un laboratoire de recherche sur le campus de l’EPFL, pourquoi ce choix? Quel est le profil de vos collaborateurs?
L’EPFL est mon campus favori dans le monde. Grâce au travail accompli par Patrick Aebischer, c’est une école très spéciale et très globale, où le niveau de formation est exceptionnellement élevé. En matière scientifique, il est difficile de trouver aujourd’hui une université réunissant autant de savoirs croisés. C’est le meilleur laboratoire d’innovation du monde. En plus, j’aime beaucoup Lausanne, qui est une ville magnifique. Nous comptons environ 300 collaborateurs sur notre site de l’EPFL, parmi lesquels 150 sont actifs dans la recherche et le développement. Ce groupe d’ingénieurs est formé d’étudiants, de doctorants, d’ingénieurs de haut niveau qui travaillent avec différentes start-ups sur place, se nourrissant ainsi les uns et les autres.

Une fois de plus, cette année, vous annoncez des résultats en nette hausse par rapport à l’année dernière, avec des recettes en augmentation de 7% à 2,98 milliards de dollars, un niveau jamais atteint précédemment. Depuis 2013, date à laquelle vous avez repris les rênes de Logitech, la société n’a cessé de progresser. En trois mots, quelles sont les clés du succès de Logitech?
La première clé de notre succès est l’humilité. Nous n’essayons pas de nous montrer plus forts ou meilleurs que nous ne sommes en réalité, mais plutôt de délivrer ce que nous savons et pouvons faire de mieux. La deuxième est le design. Quand je suis arrivé à la tête de Logitech, j’ai commencé par transformer cette entreprise d’ingénierie en entreprise de design. Et le design est une notion complexe, qui ne concerne pas juste l’apparence, mais qui est une manière d’amener le client dans notre processus de création, non seulement en lui demandant ce qu’il souhaite, mais aussi en faisant appel à notre imagination pour lui faire aimer nos produits. Résultat, nous avons gagné de nombreux prix de design et nous n’avons cessé de croître d’année en année. En tant que CEO, je suis affamé de croissance. Et enfin, la troisième clé, c’est la petitesse. Logitech est composé de petites équipes agiles, globales et diversifiées. La diversité est essentielle à la créativité. C’est très amusant de travailler chez nous et je trouve que j’ai beaucoup de chance d’être tombé sur cette entreprise. Et il nous reste encore tellement de potentiel. Le nombre d’opportunités en ce moment est incroyable.

Combien de produits vendez-vous aujourd’hui par semaine dans le monde?
Nous écoulons trois millions de produits par semaine. Claviers et souris représentent encore 38% de notre chiffre d’affaires.

Vous avez implémenté tout un programme de durabilité, qui concerne aussi bien le climat, que l’énergie, l’approvisionnement en minerai ou le recyclage. Quels sont concrètement les objectifs de ce programme?
L’état dans lequel se trouve la Terre est tragique. Nous avons dû affronter la crise du coronavirus, mais il reste l’autre crise qui concerne l’environnement et le réchauffement climatique, et qui est bien plus profonde et plus longue. Grâce à nos programmes, nous souhaitons répondre à divers problèmes. Celui du plastique, par exemple. La société s’est convertie aux emballages durables sur de nombreux produits, comme les souris, les claviers et les webcams, et supprimé les plastiques des câbles et périphériques. En outre, nous avons un bilan carbone neutre dans notre gamme de produits gaming et notre usine en Chine, avec l’objectif d’étendre cette initiative à l’ensemble du portefeuille. 75% de l’électricité que nous consommons dans le monde, provient de sources renouvelables. Et enfin, nous avons lancé une action pour repeupler d’arbres les forêts indonésiennes. Une entreprise laisse toujours une trace derrière elle. C’est à elle de savoir si elle veut laisser une marque positive ou négative. Le fait d’avoir un impact positif me tient particulièrement à cœur.

Dans quelle mesure la crise du coronavirus a-t-elle affecté ou affectera à l’avenir les résultats de Logitech? On peut imaginer qu’avec l’importance de plus en plus grande des échanges numériques, tant économiques que sociaux, cette crise peut représenter une opportunité pour vous?
La pandémie a affecté toutes les activités de Logitech. L’ensemble de nos usines ont été fermées et notre réseau de distribution mis à l’arrêt. D’un autre côté, comme le démontrent les résultats que nous avons publiés en mai, la demande a explosé de plus de 60% pour le matériel de visioconférence, avec 110,7 millions de recettes. La production a repris normalement ce qui nous permet de répondre à cette hausse de la demande. Comme tout le monde, nous avons travaillé en ligne. Ce n’était pas parfait, mais nous avons pu travailler. Et cette crise représente aussi une opportunité pour développer de nouveaux produits.

Quels sont vos objectifs de croissance et de développement pour 2021 et les années à venir?
Pour l’année à venir, nous espérons une croissance des ventes de 5% environ en monnaies locales et un résultat d’exploitation entre 380 et 400 millions de dollars non-GAAP. Toutefois, il subsiste une part d’incertitude provenant de l’état de l’économie et de la consommation mondiale au sortir de la pandémie. Mais je reste optimiste. Du fait que le télétravail expérimenté pendant le confinement pourrait bien s’imposer comme une norme à l’avenir, cette évolution représente une réelle ouverture pour une entreprise telle que Logitech afin de développer de nouveaux produits.

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