«Ce qui m’importe, c’est de faire aboutir une réforme»

382
0
Share:

Interview de Doris Bianchi, Directrice, Publica

Par Andreas Schaffner – Photos : Jürg Kaufmann

Doris Bianchi a pris voilà deux ans la direction de Publica, la Caisse fédérale de pension. A sa tête, elle œuvre aujourd’hui au développement d’une nouvelle stratégie qui doit s’accompagner d’une réforme indispensable du système de la prévoyance professionnelle. Sujet sensible sur lequel elle s’exprime tout au long de cet entretien.

Vous avez pris vos fonctions à la direction de Publica en pleine pandémie. Comment cela s’est-il passé?
Doris Bianchi: En effet, la Suisse a dû basculer en mode «crise» du jour au lendemain. C’est un évènement que nous ne sommes pas près d’oublier. Au début de la pandémie, je travaillais encore au Département fédéral de l’intérieur. J’ai été impressionnée par la façon dont Publica a su gérer le passage au télétravail.

En tant que collaboratrice personnelle du ministre de la Santé Alain Berset, vous étiez au plus près des prises de décision. Comment cela s’est-il passé?
Cela a été incroyablement difficile et exigeant. Pour l’administration, mais aussi bien évidemment pour toute la population suisse.

Avant de rejoindre Publica, vous vous étiez occupée en particulier des questions de santé publique. Aujourd’hui, vous êtes dans la prévoyance professionnelle. Existe-t-il des points communs entre ces deux domaines?
Avant de travailler au DFI, je m’étais déjà beaucoup impliquée dans les questions en lien avec les caisses de pension en tant que présidente des conseils de fondation de l’institution supplétive LPP et du Fonds de garantie. Je suis donc revenue en terrain connu. Les deux domaines touchent l’assurance sociale, mais avec des financements différents. Par rapport aux caisses-maladie, le deuxième pilier – et donc Publica – peut mieux réagir à la hausse des dépenses.

Qu’entendez-vous par là?
Le secteur de la santé connaît une explosion des coûts. En conséquence, les primes augmentent dans l’assurance obligatoire, la LAMal. Dans le deuxième pilier, les cotisations ont suivi une évolution à la hausse ces dernières années et les prestations n’ont pas non plus été épargnées. Face à l’allongement de l’espérance de vie et à l’augmentation des dépenses qui l’accompagne, les caisses de pension ont revu leurs prestations et les ont parfois réduites.

Et nous en arrivons au sujet qui nous intéresse : la réforme du deuxième pilier. La situation démographique la rend clairement nécessaire. Mais tous les projets de réforme ont échoué jusqu’à présent. Pourquoi?
Je pense qu’aucune solution ne parviendra jamais à satisfaire pleinement tout le monde. Il y aura toujours des couleuvres à avaler. La révision en cours sur laquelle nous devrions voter l’année prochaine ne fera pas exception.

Vous anticipez donc déjà un référendum?
Oui, la prévoyance professionnelle est un sujet qui déchaîne les passions. Les propositions qui se traduisent par des pertes financières pour les assurés se heurtent à une forte opposition. Le camp du non a toujours l’avantage dans les réformes de la prévoyance vieillesse. Raison pour laquelle nous avons besoin d’un projet qui ne fait pas que coûter plus à la population, mais qui lui apporte également quelque chose. La solution élaborée par les employeurs et les employés qui a été reprise par le Conseil fédéral est une option valable.

Mais elle n’est pas soutenue par la branche. Le Conseil national a présenté une autre solution. Et l’Union patronale serait d’un autre avis.
Mais en fin de compte, la solution du Conseil fédéral serait la plus susceptible de rallier la majorité du peuple suisse. Car l’objectif, c’est cela : une réforme LPP qui soit adoptée. Les tentatives précédentes, en 2010 et 2017, ont toutes échoué.

Est-ce que votre préférence pour la «solution du Conseil national» tient à votre proximité avec le DFI et les syndicats?
Non, ce qui m’importe, c’est de faire aboutir une réforme. Si nous abaissons le taux de conversion minimum à juste titre, il faut réussir à faire passer le message. Par ailleurs, la prévoyance professionnelle concerne les partenaires sociaux, donc les employeurs et les employés. S’ils aboutissent ensemble à une solution, ce sera un excellent point de départ.

A la réforme de la prévoyance professionnelle viendra se superposer la votation sur l’AVS en septembre prévoyant de relever l’âge de la retraite pour les femmes.
Oui, la votation sur l’AVS sera certainement un indicateur important de l’état d’esprit du peuple suisse face aux réformes de la prévoyance vieillesse.

Les partis de gauche ont tendance à faire l’amalgame entre révision de l’AVS et révision de la LPP. Pour l’ancienne syndicaliste que vous êtes, est-ce que ce mélange des genres fait sens ou n’est-ce qu’une polémique?
A l’âge de la retraite, chaque assuré perçoit la rente AVS combinée à la rente LPP. Il est donc logique de s’intéresser aux deux systèmes en même temps. Car en fin de compte, ce sont le premier et le deuxième piliers qui doivent financer conjointement le maintien du niveau de vie à l’âge de la retraite.

Ne serait-ce pas la femme politique qui s’exprime? Car dans les faits, les deux systèmes n’ont rien à voir l’un avec l’autre.
Ce n’est pas une question de politique. Il s’agit du mandat de prestations constitutionnel dans la prévoyance vieillesse auquel Publica se conforme. La prévoyance professionnelle est une assurance sociale avec un mandat de prestations. Les réformes de la prévoyance professionnelle qui ne sont pas validées par les urnes affaiblissent la crédibilité et la confiance dans les caisses de pension. C’est ce qu’il faut éviter. Notamment avec les jeunes générations.

Compte tenu du système actuel de redistribution des jeunes vers les aînés, il n’est pas étonnant que les jeunes commencent à grincer des dents. Certains en viennent à se demander, à tort ou à raison, s’il leur restera suffisamment d’épargne au moment de la retraite.
Parler de conflit générationnel ne mène à rien. Aucune génération ne vit intégralement aux frais d’une autre. Les jeunes profitent aussi du fait que les anciens investissent beaucoup dans l’éducation ou dans l’infrastructure par l’intermédiaire de leurs impôts. Cela étant, la prévoyance professionnelle obligatoire a grand besoin d’être réformée.

Selon vous, quelles seront les répercussions concrètes d’une révision de la LPP, notamment sur les caisses de pension? Elles ne pourront pas réduire les prestations aux bénéficiaires de rentes actuels.
Les rentes en cours ne pourront pas être réduites, ce qui est une bonne chose. Les répercussions de la révision LPP sur Publica devraient rester ponctuelles. Nous gérons une caisse enveloppante, ce qui nous offre une grande flexibilité.

En tant que directrice, vous avez également pour mission de réformer Publica qui gère également des caisses de prévoyance aux effectifs hétérogènes: sept sont fermées, onze sont ouvertes. Quelle est la nouvelle stratégie?
Nous nous trouvons actuellement en plein processus stratégique. Ce travail se déroule en collaboration avec l’organe suprême, la Commission de la caisse, dont la composition est paritaire. Il s’agit pour nous de relever les défis à venir.

C’est-à-dire?
Nous devons prendre en compte le changement démographique, mais aussi la nouvelle situation sur le marché du travail, qui connaît de profonds bouleversements. L’époque où l’on travaillait toute sa vie pour le même employeur est révolue, y compris à la Confédération. Par ailleurs, nous devons davantage souligner l’importance d’une bonne solution de prévoyance, notamment dans le cadre des entretiens d’embauche.

Comment comptez-vous vous y prendre? La génération des 20-30 ans ne se préoccupe guère de savoir ce que la caisse de pension leur versera dans 35 ans.
Oui, je constate également que beaucoup s’intéressent davantage au prix de leur caddie de supermarché qu’à leur certificat de prévoyance. Or, ce dernier est bien plus important. Une part significative du salaire est consacrée à la prévoyance obligatoire. L’avoir de prévoyance constitue bien souvent la principale source d’épargne des assurés. Je sais que le sujet dérange et que personne n’aime se pencher sur cette question. Cela signifie que nous devons présenter nos prestations de manière plus claire et crédible.

Vous accompagnez des employeurs très différents, de la Confédération jusqu’à Swissmedic, en passant par les EPF. La question de l’hétérogénéité des effectifs revient régulièrement sur la table. Or, les prestations de la caisse de pension sont identiques. Cela a-t-il encore un sens?
Sur le plan réglementaire, nous ne pouvons actuellement suivre que deux stratégies de placement pour les caisses de prévoyance: une stratégie très défensive pour les caisses de rentiers fermées et une stratégie légèrement plus risquée pour les caisses ouvertes. Mais les effectifs sont différents d’une caisse de prévoyance à l’autre, et nous avons d’autres structures de risque correspondantes. Les institutions qui comptent une part plus importante de jeunes assurés souhaitent une stratégie de placement plus risquée.

Qu’en pensez-vous?
Nous prenons au sérieux ces attentes. C’est la raison pour laquelle nous avons suggéré au Département fédéral des finances d’adapter nos bases légales, ce qui devrait nous permettre d’étoffer nos stratégies de placement. Des clarifications sont en cours au DFF.

Revenons-en à la stratégie de placement. Où en êtes-vous aujourd’hui et où y aura-t-il des adaptations?
Nous constatons que les placements dits «sûrs», autrement dit, les obligations, ne dégagent plus les mêmes rendements que dans le passé. Nous allons donc envisager de nouvelles possibilités de placement plus flexibles et plus risquées, sans perdre de vue notre objectif suprême, à savoir garantir la stabilité financière de Publica et donc les rentes.

La stratégie de placement a-t-elle déjà complètement intégré les critères ESG?
Nos deux stratégies de placement fixent la direction à suivre en matière de diversification du portefeuille. Cela fait déjà des années que Publica a commencé à mettre en œuvre les investissements durables au sens des critères ESG. Le concept «Investir de manière responsable» forme la base de notre activité de placement. Publica a co-fondé l’ASIR, l’Association suisse pour des investissements responables, avec d’autres grandes caisses de pension et intervient avec efficacité quand il s’agit de nouer le dialogue avec les entreprises qui enfreignent les critères ESG.

  • Publica, la Caisse fédérale de pension dirigée par Doris Bianchi, est organisée en institution collective et regroupe actuellement 18 caisses de prévoyance.
  • Publica assure le suivi d’environ 65’000 personnes assurées et 42’000 bénéficiaires de rentes de l’Administration fédérale et de différentes unités administratives décentralisées, dont le domaine des EPF. S’ajoutent à cela 70 autres organisations qui sont proches de la Confédération.
  • Avec une somme au bilan de 44 milliards de francs suisses au
    31 décembre 2021, elle compte parmi les plus importantes caisses de pension en Suisse.

Doris Bianchi est directrice de la Caisse fédérale de pensions Publica depuis octobre 2020 après avoir été pendant trois ans la collaboratrice personnelle du conseiller fédéral Alain Berset. En poste à la Conférence universitaire suisse au commencement de sa carrière, elle a rejoint ensuite l’Union syndicale suisse en tant que secrétaire dirigeante. Elle a présidé également le Conseil de fondation de l’institution supplétive LPP et celui du Fonds de garantie. Juriste de formation, Doris Bianchi a obtenu un doctorat en droit à l’Université de Zurich.

Share: