«Chez Schumpeter, le capitalisme se comprend d’abord en tant que processus d’évolution»

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Interview de Alexis Karklins-Marchay, Associé et directeur général délégué, Eight Advisory

Par Jérôme Sicard

Malheureusement pour lui, Schumpeter, mort en 1950, s’est trompé d’époque. Ce grand théoricien de l’innovation, penseur éclairé de la destruction créatrice était plutôt programmé pour ce début de XXIe siècle, si disruptif. Entre les smartphones, l’intelligence artificielle, la robotique, le big data, la blockchain, le tourisme spatial, l’ARN messager et les réseaux sociaux, entre autres, il aurait eu l’impression de se retrouver dans un magnifique parc d’attractions. Avec l’opportunité rare de valider une nouvelle fois des propositions formulées voilà un siècle. Alexis Karklins-Marchay, auteur d’une « Histoire impertinente de la pensée économique », nous en livre les principales clés.

Comment présenteriez-vous Joseph Schumpeter en quelques mots à ceux qui ne le connaissent que très vaguement?
J’insisterais sur le fait que Schumpeter fut toujours un ardent défenseur du capitalisme dont il a certainement été l’un des plus grands théoriciens. Pour Schumpeter, il était clair qu’il y avait vraiment un esprit du capitalisme, fondé sur la raison et l’analyse, sans lequel il ne pouvait y avoir de développement pour les sciences et, par extension, de progrès pour l’humanité.

Comme il se plaisait à le rappeler, l’attitude rationnelle s’est imposée à l’esprit humain sous la pression de la nécessité économique. « Le schéma économique est la matrice de la logique » : voilà la formule qu’il employait. Réduire le capitalisme à la recherche du profit lui semblait donc une erreur magistrale.

Du capitalisme, Schumpeter a proposé une remarquable analyse. Il en a parfaitement compris le fonctionnement. Son travail est d’autant plus fascinant qu’il était tout à la fois un historien, un sociologue, un économiste et un amoureux de la politique. Il a été ministre des finances de l’Autriche en 1919, il a dirigé une banque et il a écrit une histoire de la pensée économique qui fait toujours référence aujourd’hui. Il avait une approche pluridisciplinaire qui l’a aussi distingué de bon nombre de ses pairs.

Chez Schumpeter, quels sont les concepts majeurs qui restent d’actualité?
Évidemment, il faut reparler de la destruction créatrice, probablement son concept le plus connu puisqu’il fonde toute son analyse politico-économique. Je pense qu’il faut aussi évoquer ses réflexions sur l’évolution du capitalisme. Pour moi, avec le temps, ce sont ces deux dimensions-là qui perdurent.

En résumé, comment définit-il le capitalisme?
Dans toute l’œuvre de Schumpeter, le point essentiel à saisir est que le capitalisme se comprend d’abord en tant que « processus d’évolution ». Par essence, il est en continuelle transformation. Schumpeter parle d’ailleurs d’ouragan perpétuel, qui se traduit à la fois par des créations et des destructions, donnant corps au concept de « destruction créatrice ». Dans la société capitaliste, le progrès économique est donc synonyme de bouleversements. Ils se produisent par le biais de l’innovation. Il prend, entre autres, l’exemple du train, qui n’est pas né de la poste à cheval avec ses calèches, ses postillons et ses relais. Il a été créé en dehors, dans un monde parallèle, et il s’est développé jusqu’à la remplacer complètement. « Le nouveau ne sort pas de l’ancien, explique Schumpeter. Il apparaît à côté et lui fait concurrence jusqu’à le ruiner ». Il y a ainsi un phénomène de destruction associé au processus de création mais, in fine, la création finit par générer plus de richesses qu’il n’en existait auparavant. Pour les penseurs de l’économie, l’attention doit se porter non plus sur la façon dont le capitalisme « gère » les structures existantes, mais sur la façon dont il les « crée » puis les « détruit ». Sous cet angle, la perspective de l’analyse économique s’en voit radicalement changée. De même, toute analyse du capitalisme et de l’économie moderne à partir de modèles mathématiques, forcément statiques, ne peut en aucune façon prendre la mesure de cette dynamique.

Comment est abordée l’innovation dans ce concept de destruction créatrice?
Pour Schumpeter, c’est l’innovation qui provoque nécessairement cette destruction créatrice. Et là encore, Schumpeter a produit un travail impressionnant, comme personne avant lui, sur les différents aspects qu’elle pouvait prendre. Il en a distingué cinq, toujours aussi pertinents aujourd’hui:
• la fabrication d’un bien nouveau ou d’une qualité nouvelle pour un bien ;
• l’introduction d’une méthode de production nouvelle, inconnue dans la branche industrielle concernée. Cette méthode n’est pas nécessairement liée à un développement technologique et peut tout autant résulter de l’introduction de nouveaux procédés commerciaux ;
• l’ouverture d’un nouveau débouché, c’est-à-dire d’un marché où, jusqu’à présent, la branche industrielle ne s’était pas introduite ;
• la conquête d’une source nouvelle de matières premières ou de produits semi-ouvrés ;
.• et enfin, la réalisation d’une nouvelle organisation, comme la création d’une situation de monopole ou l’apparition brusque d’un monopole.

Et puisque nous en sommes au chapitre de l’innovation, il faut bien évidemment mentionner la figure de l’entrepreneur, autre apport fondamental de l’analyse de Schumpeter. Le processus de destruction créatrice est la force motrice du capitalisme. Il s’appuie sur l’innovation, elle-même portée par cet agent économique qui n’est autre que l’entrepreneur, et qu’il ne faut surtout pas confondre avec le capitaliste ou le gestionnaire. Sur ce point Schumpeter diffère complètement de Marx. Pour Marx, c’est le capitalisme qui pousse l’innovation. Schumpeter s’y oppose. Pour lui, c’est l’entrepreneur.

A quoi ressemble plus précisément l’entrepreneur de Schumpeter?
Il faut d’abord rappeler que Schumpeter a grandi dans la Vienne de 1900, qui était alors la capitale culturelle de l’Europe. Il a baigné dans Klimt, Musil, Schiele, Rilke, Freud, un monde d’une richesse intellectuelle incomparable où l’individu est en plein épanouissement. L’entrepreneur de Schumpeter s’inscrit en plein dans ce mouvement. Il est en quelque sorte un personnage prométhéen qui présente des similitudes évidentes avec le « surhomme » de Nietzsche.

Schumpeter n’est pas le premier qui ait réfléchi sur cette figure quasi-mythique de l’entrepreneur – Cantillon s’y est essayé avant lui – mais il est allé plus loin que tous ses prédécesseurs. Il en a fait l’agent exclusif du progrès économique. C’est là que naît la véritable hétérodoxie schumpétérienne. L’économiste s’écarte clairement des théories classiques, néoclassiques ou marxistes. Le profit et l’enrichissement personnel sont les conséquences de l’innovation, non leur moteur. Croire qu’un individu entreprend parce qu’il est mû par le désir de s’enrichir est bien simpliste. « L’entrepreneur crée sans répit car il ne peut rien faire d’autre, nous dit Schumpeter. Il ne vit pas pour jouir voluptueusement de ce qu’il a acquis ». Les motivations sont donc à chercher hors du champ économique.

En son temps, comment se fait-il que Schumpeter se soit montré si inquiet sur l’avenir du capitalisme?
Il lui semblait en effet que le capitalisme était condamné à long terme. Il était parvenu à la même conclusion que Marx, mais les raisons avancées par l’un et par l’autre étaient radicalement opposées. Du point de vue de Schumpeter, Marx ne comprenait pas que l’économie allait bien se porter pendant des décennies, parce que le capitalisme permettrait au prolétaire de s’élever, de s’émanciper. La vulgate marxiste mettant aux prises deux classes, prolétaires et capitalistes, était bien trop restrictive, trop simple. Les prolétaires n’étaient pas appelés à rester prolétaires, pas plus que les capitalistes n’étaient appelés à rester capitalistes.

Schumpeter ne craignait d’ailleurs pas l’échec du capitalisme : il s’inquiétait surtout de son succès. Puisque le capitalisme n’est que mouvement, il se doutait que les peuples, ayant atteint un niveau de vie confortable, finiraient par moins aimer le mouvement de peur de voir leur situation, leurs positions sociales remises en cause. Il envisageait ainsi une hostilité croissante de l’opinion et une émergence de critiques toujours plus accentuées dans les secousses auxquelles le capitalisme ne pouvait pas échapper de par sa nature. La vague de populisme qui s’est levée en Europe et aux États-Unis au cours de la dernière décennie rend là encore son analyse particulièrement pertinente.

70 ans après la mort de Schumpeter, où apparaissent aujourd’hui les fragilités du capitalisme?
Schumpeter ne niait pas que la destruction créatrice provoquait des drames sociaux mais, à moyen terme, il pensait que la création de richesse était supérieure à sa destruction. Ce principe-là est remis en question aujourd’hui par certains économistes qui arguent du fait que les innovations actuelles ne génèrent plus assez de valeur. Elles détruisent plus d’emplois qu’elles n’en créent. C’est vraiment l’une des questions fondamentales à l’heure actuelle en économie.

Entre le capitalisme tel que l’a vécu Schumpeter voilà 100 ans et le capitalisme d’aujourd’hui, quelles transformations majeures ont eu lieu?
Schumpeter est mort en 1950. Il a donc manqué la révolution informatique, la poursuite de la révolution médicale, la révolution des transports ou encore la révolution de la communication ! Pour s’en tenir à l’essentiel ! Il n’aurait jamais pu imaginer qu’en un clic il serait possible de commander un t-shirt fabriqué en Chine et de le recevoir trois jours plus tard, à Genève, à Zurich ou à Boston ! Ces 30 dernières années, l’économie mondiale s’est également concentrée sur les services davantage que Schumpeter n’aurait pu l’anticiper. Ce qui ne remet aucunement en cause sa pensée puisque l’innovation ne se limitait pas pour lui au seul secteur industriel.

Schumpeter n’a pas connu non plus les plans de relance massifs orchestrés par les banques centrales avec des politiques monétaires ultra-accommodantes. Quel aurait pu être son sentiment à cet égard?
Je crois qu’en réalité, il ne s’y serait intéressé que très modérément. Ou du moins à la marge parce qu’il s’interrogeait bien évidemment sur les fonctions de l’économie, ne serait-ce que dans le cadre de son histoire de la pensée économique. Mais, dans la pratique, il ne se prononçait pas sur les modes de résolution des problèmes auxquels l’économie pouvait être confrontée. Si une crise survenait, il fallait la subir, jusqu’à l’achèvement du cycle. C’était son côté très déterministe, sachant que le rebond finirait par se produire. Pour lui, les crises n’étaient jamais que très naturelles. Vous vous doutez bien qu’à la différence d’un Keynes, Schumpeter n’a pas joui d’une grande popularité après la crise de 1929 !

Schumpeter n’aurait-il donc rien à proposer sur la crise financière de 2008 et ses conséquences?
J’aurais plutôt tendance à dire que cette crise de 2008 ne trouve pas son explication chez Schumpeter. En revanche, il y a tout aussi bien une explication hayékienne qu’une explication keynésienne. L’explication hayékienne va insister sur le fait qu’il a été créé trop de monnaie dans le courant des années 2000 au point qu’il s’est formé une bulle que les subprimes ont fait exploser. L’explication keynésienne privilégie de son côté la déréglementation abusive de la finance et l’insuffisance de la demande liée à un pouvoir d’achat stagnant pour les classes populaires. Autrement dit, les salaires n’ont pas augmenté autant que les bénéfices des entreprises et les ménages ont dû s’endetter, voire se surendetter pour compenser. Dans un monde dérégulé, l’hyper-endettement qui en a résulté a favorisé l’émergence des subprimes. Schumpeter, pour sa part, se serait certainement moins alarmé que d’autres. Il aurait sans doute imaginé des lendemains meilleurs.

Depuis bientôt dix ans, Alexis Karklins-Marchay est associé et directeur général délégué du cabinet de conseil Eight Advisory. Il a travaillé auparavant comme responsable mondial des activités d’évaluation financière dans un cabinet d’audit international. Spécialiste des transactions et de l›évaluation financière, il accompagne depuis plus de 20 ans les entreprises dans leurs projets de développement. A ce titre, il intervient régulièrement dans les médias pour commenter l’actualité économique.
Franco-américain, diplômé en finance de Paris-Dauphine (1989-1992), il est auteur de plus de 60 articles de finance, d’histoire et d’économie ainsi que d’ouvrages de théorie économique. Il a écrit ainsi « L’histoire impertinente de la pensée économique », parue en 2016 aux éditions Ellipses. Il est également l’auteur de « Joseph Schumpeter : vie, œuvre, concepts ». Enfin, Alexis Karklins-Marchay est chargé d’enseignement en finance à l’ESCP Europe et à l’Université de Caroline du Nord, aux États-Unis.

Joseph Aloïs Schumpeter fut l’un des plus brillants économistes de la première moitié du XXe siècle, célébré pour ses analyses sur le capitalisme et l’innovation. Contemporain de Keynes, né la même année que lui, en 1883, Schumpeter ne fut pourtant pas élevé sur un même piédestal. Si Keynes souhaitait apporter des remèdes aux crises, voire les prévenir, Schumpeter préférait quant à lui leur donner libre cours. Le krach de 1929 limita d’autant son influence. Pur produit de l’empire austro-hongrois, Schumpeter quitta l’Autriche dans les années 20 pour aller enseigner à Harvard après des expériences professionnelles peu concluantes à Vienne où il fut un piètre ministre des Finances et un directeur de banque peu inspiré. Ses travaux théoriques et son approche macro de l’économie lui valurent davantage de considération. Ses travaux sur le crédit, la monnaie et les cycles ont mal supporté l’épreuve du temps. En revanche, ses propositions sur l’évolution du capitalisme, les grappes d’innovation, le rôle moteur de l’entrepreneur et les aléas de la destruction créatrice lui valent de nombreux éloges en ces temps de grand chambardement, digital oblige. Schumpeter a par ailleurs laissé derrière lui une remarquable histoire de l’analyse économique, un vrai page-turner pour tous les amateurs du genre.

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