«Créer un environnement de travail plus performant»

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Interview de Laurent Pellet, Membre du conseil d’administration de la Blockchain Association for Finance, Responsable mondial du pôle GFE, Banque Lombard Odier
Par Jérôme Sicard – Photos: Karine Bauzin

A l’initiative de Lombard Odier, Pictet et Edmond de Rothschild (Suisse), la Blockchain Association for Finance a vu le jour. Elle entend régir les relations de travail entre banques et gérants externes présents sur la plateforme blockchain développée par Wecan. Cette plateforme a été conçue pour fluidifier les échanges administratifs entre banques et gérants. Après en avoir défini les standards et les règles de gouvernance, l’Association entend désormais en garantir la pérennité. Explications de Laurent Pellet, membre du conseil d’administration.

En quoi consiste donc la Blockchain Association for Finance?
Laurent Pellet: Il s’agit d’une association à but non lucratif qui a pour principal objectif de régir les relations appelées à se développer entre la plateforme blockchain développée par WeCan Group, à Genève, et ses utilisateurs, à savoir les gérants de fortune externes et les banques dépositaires. Faisons un rapide retour sur cette plateforme. En exploitant la technologie blockchain, elle vise à fluidifier les échanges d’informations et les partages de données entre banques et gérants externes. D’un côté, les gérants simplifient les procédures mises en place avec leurs banques dépositaires en matière de compliance. De l’autre, les banques obtiennent des données de meilleure qualité, tout en réduisant le temps investi à les récolter.
A partir de là, il était important de créer une association qui s’assure que la plateforme est à tout moment en adéquation avec les besoins de ses utilisateurs. Par ailleurs, il nous a semblé aussi nécessaire que cette association puisse jouer un rôle moteur dans les développements futurs de la plateforme, selon l’évolution réglementaire.

Quelles raisons ont motivé sa création?
Il y avait d’abord une envie commune, chez les banques dépositaires comme chez les gérants externes, de créer entre nous un environnement de travail plus performant grâce aux innovations technologiques comme celle de Wecan. Il y avait aussi, en ce qui concerne les banques, la volonté d’oublier le fait que nous étions concurrents pour développer ensemble de nouvelles solutions, axées sur le digital, dans l’intérêt évident de la place financière suisse. Nous étions tous prêts à travailler et avancer ensemble, d’autant que nous étions tous séduits par la proposition de Wecan. Une fois engagés dans ce projet, nous avons cependant tenu à ce que la relation entre la plateforme et ses utilisateurs soit parfaitement cadrée. Il fallait nous assurer de sa pérennité et que nous en ayons la maîtrise finale.

Quelle est la nature des relations qui lient l’association à Wecan?
Nous avons convenu d’un Service Level Agreement, entre l’association et Wecan Group, dont le but premier est de garantir la continuité de la plateforme. L’association s’est par exemple assurée de pouvoir récupérer les codes sources au cas où le groupe Wecan ne serait plus en mesure de gérer la plateforme ou d’en poursuivre le développement. L’Association est d’ailleurs présidée par Stéphanie Hodara, une juriste reconnue.

L’association peut-elle se rémunérer sur la croissance de la plateforme?
Ce n’est vraiment pas l’optique dans laquelle nous travaillons. L’objectif de l’association n’est pas de se rémunérer sur le travail de Wecan qui amène la technologie. Nous sommes au contraire ravis de pouvoir contribuer au succès d’une fintech suisse qui présente un très bon potentiel. Pour l’association et ses utilisateurs, banques ou gérants externes, les gains seront générés ailleurs. Pour l’association, et pour la place financière suisse de manière plus générale, il y aura une prime à l’innovation. Pour les banques et les gérants externes, il y aura de nouveaux modes de coopération profitables à tous.

Comment se finance l’association?
Les banques paient une cotisation. Les gérants externes n’en paient pas. Nous tenons vraiment à réunir le plus de monde possible autour de ce beau projet.

Combien de gérants externes avez-vous rassemblés jusqu’à présent?
Plus d’une cinquantaine.

Comment se fait-il que ce soit ce chantier qui fédère pour la première fois autant de banques en Suisse?
C’est une question difficile. Je dirais que c’est la conjonction de plusieurs facteurs. Le premier déclencheur a été la mise en vigueur des nouvelles lois qui réglementent désormais l’activité de gérant de fortune externe. Avec la LSFin et la LEFin, il y a une reconnaissance beaucoup plus forte de cette profession qui dispose désormais d’un cadre dans lequel elle va pouvoir évoluer beaucoup plus facilement.
Au tout début, quand Wecan nous a approchés, les contours du projet étaient encore assez limités. Ils s’en tenaient aux échanges de documentation. Nous étions alors trois banques autour de la table : Lombard Odier, Pictet et Rothschild. Très vite, nous nous sommes dits que nous pouvions aller plus loin, jusqu’à la digitalisation complète du processus d’onboarding des gérants, avec tous les aspects compliance qui s’y rattachent. Dans la mesure où nous étions trois acteurs majeurs à initier ce projet, nous pensions que nous n’aurions pas trop de mal à en motiver d’autres.

Pour vous, quel est l’élément fédérateur le plus important?
La définition de standards ! Dès le départ, nous étions persuadés qu’il fallait disposer de standards qui puissent être acceptés et employés par tous, banques dépositaires comme gérants externes. C’est un point qui nous paraissait essentiel. Nous avons travaillé plusieurs mois sur la formalisation de ces standards en réunissant banques et gérants autour de la table et en nous assurant que les besoins de tous étaient pris en compte. Aujourd’hui, ces standards sont validés. Dans la mesure où les intérêts des uns et des autres étaient parfaitement alignés, nous avons avancé assez rapidement.

Comment les gérants externes s’y retrouvent-ils aujourd’hui quand ils rejoignent la plateforme?
Clairement, le but recherché est d’alléger leur charge de travail en automatisant les contrôles de conformité, dans un environnement parfaitement sécurisé. Aujourd’hui, grâce à la plateforme, les échanges d’informations et les partages de documents sont gérés à partir d’un même set de données que le gérant bascule sur la plateforme pour en donner ensuite l’accès aux partenaires de son choix. Il ne devra plus répéter à chaque fois les mêmes opérations manuelles. Au final, avec la digitalisation de ces formalités administratives très chronophages, il va pouvoir dégager plus de temps pour se consacrer à son cœur de métier, à savoir la gestion de portefeuille et la relation client.

Et pour Lombard Odier, pour prendre votre cas précis, quels avantages pensez-vous en retirer?
Exactement les mêmes que pour les gérants. Nous allons gagner énormément de temps en réduisant au maximum le fardeau imposé par le millefeuille de la conformité pour aboutir à une relation de travail plus gratifiante avec nos gérants externes. En élargissant le cadre, il est vrai que c’est aussi un bon moyen pour Lombard Odier de rappeler son goût et son attachement à l’innovation technologique, au cœur même de sa stratégie de développement.

Quelles difficultés voyez-vous dans l’adoption de cette plateforme blockchain?
Tout ce qui est très innovant, comme cette plateforme blockchain, demande un certain temps d’adaptation. D’autant que la technologie blockchain est un magnifique outil de transformation digitale, mais son image est encore un peu trop assimilée – à tort – aux crypto-monnaies. Pour convaincre les futurs utilisateurs de la plateforme Wecan, il faut donc bien leur expliquer son mode de fonctionnement et les avantages qu’ils vont en retirer. Avec le temps, l’adoption va se faire très naturellement.

Comment voyez- vous à terme la blockchain transformer le monde de la finance et plus particulièrement du wealth management?
Il est évident que la blockchain aura un énorme impact dans le secteur des services financiers et elle créera au passage beaucoup de valeur. Je voudrais juste mentionner, à titre d’exemple, la digitalisation d’actifs immatériels et leur apparition sur de nouveaux machés financiers. La blockchain va permettre la tokénisation d’actifs réels, illiquides, comme l’immobilier, les œuvres d’art ou encore les véhicules de prestige pour en proposer l’accès à une clientèle d’investisseurs beaucoup plus large. Franchement, ce sont de nouveaux mondes qui s’ouvrent à nous aujourd’hui, et ils recèlent de très belles opportunités.

Laurent Pellet a rejoint la Banque Lombard Odier & Cie en juin 2017. Il a pris la responsabilité du département des Gérants de Fortune Externes pour le Groupe l›année suivante. Sa carrière a débuté auprès de Ferrier Lullin & Cie, où il a occupé, pendant plus de quinze ans, les fonctions respectives de responsable du service des coupons, puis des crédits et de la gestion des risques, et enfin des Gérants de Fortune Externes pour la Suisse romande. En 2006, il intègre la Banque Julius Baer pour diriger l’activité des Gérants de Fortune Externes Suisse romande et Europe de l’Ouest. En 2012, ses responsabilités se sont étendues à Monaco et au Moyen-Orient.

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