Jérôme Pfund, Sectoral Asset Management «Dans le secteur de la santé, l’innovation va encore s’accélérer»

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Interview de Jérôme Pfund, Sectoral Asset Management
Par Jérôme Sicard

Sur les trois premiers trimestres de l’année, le secteur de la santé a obtenu des résultats très flatteurs. L’indice MSCI Healthcare gagne 6,3% alors que l’indice MSCI World s’en tient à 1,4%. Pour la suite, les perspectives se présentent également sous un jour très favorable. Entre l’essor des marchés émergents et les avancées du digital, l’industrie ne manque pas de leviers de croissance. Jérôme Pfund en profite pour les passer en revue.

Que pèse aujourd’hui le secteur de la santé dans l’économie mondiale?
Jérôme Pfund: En prenant l’indice MSCI World comme référence, le secteur de la santé représente 14% de la capitalisation mondiale. Bizarrement, on me dit souvent que nous travaillons sur une niche. Prenez par exemple le Japon, grand pays industriel. Il ne représente que 8% de la capitalisation mondiale. A elle-seule, la santé en pèse près du double. Il est quand même assez difficile de parler de niche !

Dans ce secteur, voyez-vous se dessiner un avant et un après-covid?
Bien évidemment. Beaucoup de choses vont changer, à commencer par la perception que le grand public a des entreprises de la santé. Ces dernières années, elles avaient une image plutôt négative. Pour résumer, il leur était reproché de s’engager davantage dans la recherche du profit que dans la recherche de traitements médicaux. Aujourd’hui, cette perception a complètement changé car ce sont elles qui jouent les pompiers du moment. La résolution de la crise du covid dépend directement d’elles.
Je pense également que cette crise du covid a rendu beaucoup plus fluide les relations entre l’industrie et ses régulateurs. Cela n’empêchera pas ces derniers de faire valoir leurs exigences. Je pense notamment au rapatriement de la production des médicaments essentiels. Au cours des précédentes décennies, il y a eu une forte vague de délocalisation vers des pays comme l’Inde ou la Chine. A terme les gouvernements vont se fixer sur quelques médicaments stratégiques et imposer un retour de la production sur le territoire national pour obtenir davantage de contrôle sur la chaîne.
Je mentionnerai un dernier point : l’adoption de solutions digitales. Il y avait beaucoup d’appréhension à l’égard de la télémédecine, mais la crise du covid a fondamentalement transformé la donne.

Pourquoi la mise au point du vaccin anti-covid est-elle si longue?
C’est un peu injuste comme question. Il faut en moyenne entre 10 et 12 ans pour développer un nouveau vaccin. En revanche, dans le cas du covid, l’industrie s’est mobilisée au niveau de la recherche et du développement comme jamais auparavant. Des dizaines d’entreprises travaillent aujourd’hui sur le covid à une vitesse extraordinaire. Il faut juste faire preuve d’encore un peu de patience. Les essais cliniques demandent quand même un certain temps.

Au-delà du covid, quelles sont les grandes tendances qui remodèlent le secteur actuellement?
Il faut souligner le rôle de plus en plus important que jouent les pays émergents dans le secteur de la santé, et la Chine plus particulièrement. Pendant longtemps, ils se sont contentés de produire les versions génériques de médicaments dont le brevet avait expiré. Aujourd’hui, en revanche, ils commencent à s’installer aux tout premiers rangs dans les domaines de la recherche et de l’innovation. De plus en plus de traitements pionniers proviennent aujourd’hui de Chine, qui en maîtrise la production de bout en bout.
La deuxième tendance majeure a forcément trait à tout ce qui est digital. Par rapport à d’autres pans de l’économie, le secteur de la santé est très en retard. Dans tout ce qui relève de la documentation des patients ou des échanges entre hôpitaux et compagnies d’assurance, nous en sommes presque restés à la préhistoire ! Aux Etats-Unis, on dépense autant pour l’administration du système de santé que pour l’achat de médicaments. C’est aberrant. En appliquant les avancées du digital au secteur de la santé, dans la façon dont les soins ou les services sont administrés, ce sont de formidables économies qui seront réalisées.

La Chine a-t-elle ses Roche ou ses Novartis?
Pas encore, mais elle les aura dans cinq ou dix ans. Aucun labo chinois n’a encore l’envergure d’une multinationale. Leur marché domestique est si grand, avec une croissance si forte, qu’il vaut mieux d’abord se concentrer dessus. C’est notamment le cas de quelques entreprises que nous suivons comme Wuxi Biologics, Alibaba Health ou Sino Biopharma.

Quelles sont les grandes orientations données aujourd’hui aux budgets R&D?
Toujours le cancer, parce qu’il s’agit d’une famille de plus d’une centaine de maladies. Pour certaines d’entre elles, d’énormes progrès ont été réalisés. C’est le cas notamment du cancer du sein. Pour d’autres, comme le cancer du pancréas, les solutions thérapeutiques n’en sont encore qu’à leurs balbutiements.
Les maladies rares font également l’objet de grands travaux de recherche. Les sociétés pharmaceutiques bénéficient de la part de leurs régulateurs de plusieurs mesures incitatives qui compensent le peu d’intérêt commercial associé à leur production.
Je pense aussi que les vaccins vont revenir en grâce. Ils ont longtemps été négligés par l’industrie car les taux de remboursement étaient trop bas pour amortir des coûts de développement et de production relativement élevés. Mais, aux lendemains de la crise du covid, il me paraît clair que les régulateurs vont proposer toute une série de mesures incitatives, comme avec les maladies rares, pour amener les labos à revenir sur les vaccins.

Quel impact attendre du digital et des nouvelles technologies sur le développement du secteur?
La capacité d’analyse du big data va permettre par exemple de traiter de plus grands segments de population dans le cadre d’essais cliniques, avec des résultats plus probants pour des coûts moins élevés. Le développement de nouveaux médicaments en sera considérablement facilité.
L’autre champ dans lequel la digitalisation aura un impact très fort, c’est celui de l’optimisation de la structure chimique des molécules destinées à un traitement. Dans le passé, on avançait en tâtonnant. On recommençait autant de fois qu’on se trompait. Aujourd’hui, avec la modélisation informatique des données, les laboratoires s’épargnent ce casse-tête. Finalement, l’interface patient – médecin s’en trouve d’ores et déjà facilité.

Du point de vue de l’investisseur, celui de Sectoral Asset Management notamment, quels aspects rendent le healthcare plus particulièrement attrayant?
Le premier, qu’on n’arrête pas de rabâcher, a trait bien évidemment à la démographie et au vieillissement des populations aussi bien dans les pays développés que dans ceux en voie de développement. C’est un fait indéniable. Les gens qui auront 80 ans en 2040, ils sont déjà là aujourd’hui. Nous n’aurons pas à les sortir d’un chapeau !
Le deuxième élément particulièrement intéressant, c’est celui de l’innovation, surtout au niveau des Small & Mid Caps. Cette innovation a plutôt tendance à s’accélérer.
Le troisième et dernier élément attrayant à mon sens est un élément structurel. La santé correspond à ce que les économistes appellent un bien supérieur. Dans le budget des ménages, les dépenses de santé augmentent avec les revenus, dans la mesure où elles privilégient leur bien-être, alors que d’autres postes comme la technologie ou les biens de consommation ne sont pas extensibles.

Comment mesurez-vous l’attrait de ce secteur?
Sur ces 30 dernières années, depuis que ces données sont disponibles, le secteur de la santé génère une prime de rendement de 2% par rapport au S&P500, pour une volatilité alignée sur celle de l’indice.

Comment vous positionnez-vous aujourd’hui sur ce secteur?
Nous nous concentrons sur trois thèmes. Le premier porte sur l’innovation. Sur ce plan, nous privilégions les Small & Mid Caps dans les secteurs de la biotech et des technologies médicales.
Le deuxième thème est celui de la digitalisation et là, nous prêtons une attention plus particulière aux entreprises dont les solutions se traduiront par d’importantes réductions de coûts pour l’ensemble de la santé.
Et enfin, nous allouons une part importante de nos portefeuilles aux entreprises situées dans les marchés émergents. Principalement en Asie, et surtout en Chine. D’ailleurs, notre allocation en actions chinoises est quasiment aussi importante que notre allocation actions suisses.
Pour nous il est clair que les entreprises émergentes présentent un potentiel d’autant plus élevé que leurs marchés domestiques profitent d’une croissance spectaculaire. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous avons décidé très tôt de nous installer à Hong Kong. Nous voulons être au cœur de l’action.

Quels sont vos titres préférés en ce moment?
Nous aimons beaucoup Teladoc Health, qui est aujourd’hui le leader mondial de la télémédecine. Et nous suivons avec beaucoup d’intérêt Atea Pharmaceuticals, qui vient de réaliser son IPO. C’est une biotech très prometteuse qui développe des thérapies pour le covid et pour d’autres infections virales.

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