«La convergence entre technologie et industrie ne va faire que croître»

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Interview de Hans Peter Portner, Head of Thematic Equities, Pictet Asset Management

Par Jérôme Sicard

Automatisation, connectivité, Internet of Things, intelligence artificielle, virtualisation, cloud… Le digital et les nouvelles technologies contribuent en ce moment à la métamorphose d’un secteur industriel qui retrouve de belles perspectives de croissance. Les entreprises multiplient les innovations d’un bout à l’autre de la chaîne de valeur. Et plusieurs thèmes d’investissement commencent à se dégager très clairement.

Dans quelle mesure les valeurs industrielles sont-elles impactées par le ralentissement économique à l’échelle mondiale?
Hans Peter Portner: La remontée des taux, les pressions inflationnistes ou les mouvements sur les marchés des devises sont pour nous des épiphénomènes sur lesquels nous nous prononçons assez peu car nous préférons nous engager sur le plus long terme. Le ralentissement économique a bien évidemment un impact sur la valorisation des entreprises que nous couvrons, mais nous y intéressons surtout sous l’angle des opportunités à l’achat ! En réalité, le plus important pour nous est de bien comprendre quelles tendances ou mégatendances vont définir l’évolution du secteur pour ces 10, 15 ou 20 prochaines années.

Quels sont alors pour vous ces mégatendances qui vont imprimer sa dynamique aux valeurs industrielles, à moyen et long terme?
Je commencerais par l’automatisation, un axe fondamental que nous couvrons entre autres avec notre stratégie Robotics. Nous avons identifié très tôt ce mouvement de fonds en voyant se dessiner une divergence de plus en plus nette entre les coûts de main d’œuvre et les coûts d’automatisation. Les uns sont appelés à monter encore, les autres à baisser et il y a là de profonds changements en cours. Ils sont d’autant plus imposants que la crise du covid en 2020 et la guerre en Ukraine cette année n’ont fait que les exacerber. Les problèmes apparus dans les chaînes d’approvisionnement ont forcé tous les acteurs à repenser leurs circuits de distribution et à réinvestir dans des centres de production relocalisés.

En dehors de l’automatisation, quels grands thèmes vous intéressent plus particulièrement dès lors qu’ils touchent au secteur industriel?
On parle beaucoup de sustainability et de son impact sur la demande pour les produits industriels. Le développement de la mobilité électrique s’inscrit dans cette logique. Mais pour mettre des voitures électriques sur les routes, avec ou sans chauffeur, il faudra toujours en passer par des installations et des processus industriels. Or, l’un des plus importants leviers à considérer aujourd’hui est de savoir comment rendre ces installations et ces processus plus « sustainable ».
Pour y parvenir, nous aurons de plus en plus recours à la digitalisation, et aux avancées qu’elle permet, notamment en termes de modélisation et de simulation. Au final, il s’agit de produire plus, ou mieux, avec moins. Toute une industrie est en train de percer dans ce domaine. Quand on aborde le secteur de l’industrie aujourd’hui, on y associe très vite celui de la technologie. C’est d’ailleurs un facteur déterminant pour juger de la capacité des entreprises à se projeter dans le futur. Si elles n’ont pas encore enclenché la vitesse 4.0, elles doivent se préparer à des lendemains difficiles. La convergence qui a lieu entre technologie et industrie ne va faire que croître.

Dans le secteur industriel, quels segments vous semblent avoir le plus fort potentiel de croissance?
Nous nous intéressons à tous ces catalyseurs qui transforment radicalement la façon dont les usines fonctionnent. En anglais, on emploie plutôt le terme « enablers ». Dans cet ensemble, je peux mentionner les applications créées et mises en œuvre pour programmer et animer des robots. Elles intègrent des logiciels, des capteurs sensoriels, et différents programmes d’intelligence artificielle. Elles servent à traiter des données et à faire en sorte que des tâches spécifiques puissent être planifiées puis exécutées par des machines. Ce qui est compliqué, ce n’est pas de construire des robots mais de les rendre intelligents.

Quelles entreprises vous viennent en tête?
Dans cette industrie des « enablers », le fabricant allemand Infineon s’est imposé parmi les leaders du marché. Infineon est un spin-off de Siemens qui produit des semi-conducteurs de puissance, mais aussi de plus en plus de capteurs et de microcontrôleurs, entre autres. Ils sont très présents dans le secteur de l’automobile, et dans pas mal d’autres domaines.
En ce qui concerne l’ingénierie informatique, qui alimente l’automatisation et la robotique, ce sont les noms de Adair Engineering et de Finopsys qui me viennent en tête. Ce sont deux entreprises que nous suivons avec le plus intérêt. Finopsys se distingue plus particulièrement dans tout ce qui touche à la dématérialisation des processus industriels.
Si vous me le permettez, je voudrais sortir du secteur industriel et faire un rapide détour par celui de la santé pour citer aussi Intuitive Surgical qui se consacre à la chirurgie robot-assistée. Ce qui me frappe là encore dans ce cas, c’est la convergence entre les capteurs et les logiciels. C’est une dominante en ce moment dans le monde de l’industrie. Les entreprises du secteur se doivent de maîtriser parfaitement ces nouvelles technologies.

Comment définiriez-vous ce concept d’Industrie 4.0?
Pour rester sur un plan assez général, le concept d’Industrie 4.0 consiste surtout à utiliser, ou à consommer moins, pour produire mieux. Il s’agit d’une exploitation plus rationnelle, plus efficiente, plus intelligente des ressources. Regardez, pour illustrer cette idée, ce que permet aujourd’hui l’Internet des objets dans le monde industriel. Les applications de type IoT génèrent des performances plus élevées dans l’automatisation des processus, dans la gestion des inventaires, voire dans le pilotage global de l’outil industriel. Elles tirent tout vers le haut, jusque dans la relation client et dans le service après-vente, qui prend d’ailleurs une nouvelle dimension. Les entreprises ont ainsi la possibilité de mieux anticiper, de mieux planifier à différents stades de leur chaîne de valeur. Nous en revenons toujours à cette même idée de convergence entre les nouvelles technologies et les processus industriels. Pour les investisseurs que nous sommes, tout cela se traduit au final par une hausse des marges et de la compétitivité.

Que rentrez-vous plus précisément dans ces nouvelles technologies qui participent en ce moment à l’émergence de l’Industrie 4.0?
Nous en avons déjà abordé beaucoup. La transformation du secteur manufacturier passe aujourd’hui essentiellement par le digital qui propose des solutions toujours plus nomberuses, et en même temps toujours plus accessibles. La boîte à outils est gigantesque. Vous y trouvez l’Internet des Objets – on parle d’ailleurs de plus en plus d’Internet industriel des objets – le Big Data et toute l’analytique qui s’en suit, le cloud computing, le machine learning et bien sûr l’intelligence artificielle. L’IA est un immense champ de recherches où des progrès énormes seront encore accomplis ces prochaines années.
Car il faut rendre les machines toujours plus intelligentes ! Ce qui se traduira aussi par des développements importants dans les domaines des capteurs, des logiciels et de la programmation.

Quelles sont les grandes lignes de votre stratégie d’investissement?
Nous nous concentrons vraiment sur ces mégatendances qui créent de la valeur sur le long terme parce qu’elles amènent de profonds changements. Nous préférons éviter les vues cycliques, de peur d’avoir à courir dans tous les sens sans direction claire. Nous avons donc identifié une quinzaine de grandes tendances dont les horizons s’étendent au-delà des quinze ans, avec la durabilité et la technologie au centre de toutes nos attentions. A partir de ces mégatendances, nous essayons ensuite de définir des thématiques. Il arrive d’ailleurs souvent que des thèmes d’investissement apparaissent à l’intersection de plusieurs tendances, toujours dans cette même logique de convergence sur laquelle nous travaillons beaucoup.
Enfin, une fois que nous avons pu fixer nos thématiques, nous sommes en mesure d’exprimer nos convictions, avec fermeté, en évitant de se laisser embarquer dans des évènements de marché qui créent des allers-retours pas forcément bénéfiques pour nos clients. Nos convictions nous servent de boussole en quelque sorte.

Dans le secteur manufacturier, quelles entreprises vous paraissent avoir pris un temps d’avance?
Je voudrais sortir du secteur manufacturier, quitte à y revenir ensuite, pour mettre en avant une société comme Alphabet. J’insiste sur cette idée fondamentale de convergence. Les applications développées dans le domaine de l’intelligence artificielle auront à terme un énorme impact sur tout le secteur industriel. Il faut donc voir Alphabet comme un formidable catalyseur. Il en va de même pour Salesforce. L’entreprise n’appartient pas au secteur manufacturier mais les solutions qu’elle propose révolutionnent la façon dont les sociétés gèrent leurs fonctions Sales et CRM.
Pour en revenir aux Industrielles, j’ai déjà cité Infineon et Finopsys, mais je pourrais ajouter aussi Siemens, très avancé sur la partie Automatisation, et NXP, dans la catégorie « Enabling » qui proposent des produits très innovants, destinés notamment à un secteur automobile très demandeur. Et je finirais par les grands seigneurs de l’automation, à savoir les Japonais. Sur ce segment, nous suivons Fanuc avec le plus grand intérêt.

Pour s’en tenir au secteur manufacturier, les entreprises peuvent-elles aujourd’hui mener de front une politique « sustainable » tout en assurer leur compétitivité?
Je ne pense pas que ces objectifs soient conflictuels. Loin de là. Si nous remontons dix ans en arrière, la situation était un peu différente. Il n’était pas bien vu de s’inquiéter de l’impact que pouvait produire une usine sur l’environnement. Les pollueurs avaient tendance à bénéficier de valorisations plus fortes car les engagements ESG n’étaient pas encore entrés dans la norme. Aujourd’hui, le rapport s’est complètement inversé. Le marché récompense les bons élèves. Les autres sont pénalisés. Pour moi, je ne vois donc pas de contradiction. C’est plutôt un développement très positif.

Hans Peter Portner a rejoint Pictet Asset Management en 1997. Il dirige l’équipe en charge des actions thématiques. Il a débuté sa carrière en 1992 en tant que portfolio manager chez UBS Brinson à Bâle où il s’est spécialisé dans les actions internationales. En 1997, il a rejoint Pictet Asset Management à Genève en tant que Senior Investment Manager pour continuer à travailler sur ces mêmes actions internationales. Entre 1999 et 2001, c’est à Londres qu’il a occupé ce poste. Hans Peter est titulaire d’un Master en économie obtenue à l’Université de Berne et il détient également la certification Chartered Financial Analyst (CFA).

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