La Fed a-t-elle réussi un coup de maître ?

107
0
Share:

Par Olivier de Bellanger, Directeur Général Délégué en charge de la Gestion d’Actifs, La Financière de l’Echiquier

Avec sa remontée express des taux, la Fed n’a pas hésité à provoquer quelques turbulences sur les marchés. Il semble cependant que les pressions inflationnistes commencent à marquer le pas et que la Fed pourrait se montrer plus modérée ces prochains temps.

Au début de l’année encore, la Banque centrale américaine était à la traîne dans la lutte contre l’inflation. Depuis, elle a déployé un effort titanesque dans son discours et ses actions pour redevenir crédible, au prix d’une forte correction subie tout autant sur les marchés d’actions que d’obligations – une concomitance rare. Le prix est élevé : près de 10% de baisse sur les obligations d’Etat des pays riches, davantage encore sur les actions, alors même que la croissance mondiale, certes revue à la baisse ces derniers mois, reste attendue à un niveau satisfaisant pour 2022, légèrement au-dessus de 3%. Un tel niveau de croissance ne justifierait pas une telle baisse de marché en temps ordinaire. Mais ces derniers temps n’étaient justement pas ‘’ordinaires’’, en raison de la volte-face de la Fed.

Bonne nouvelle : il semble que cet effort douloureux d’ajustement ait payé. Aux Etats-Unis comme en Europe, l’inflation actuelle culmine certes à un niveau inédit depuis quarante ans ou plus, détériorant fortement le pouvoir d’achat des ménages. Mais les niveaux d’inflation attendus à plus long terme, tels que retranscrits par exemple dans les prix des obligations indexées sur l’inflation aux Etats-Unis, montrent clairement des signes de reflux. A l’horizon de dix ans par exemple, ce niveau passe de plus de 3% courant avril à 2,6% actuellement. A l’horizon d’un an, c’est encore plus net. Il reflue de 6,3% fin mars à 4,7% aujourd’hui. C’est encore bien trop élevé, au-delà de la cible recherchée. Mais l’inflexion est favorable. Par contrecoup, le nombre de hausses de taux directeurs américains anticipés par le marché d’ici fin 2022 a reflué. Attendu début mars à 2,9% à fin 2022, il est retombé à 2,6%. Une baisse modeste certes, et qui pourrait être remise en question, mais une baisse néanmoins, la première notable après celle due au déclenchement de la guerre en Ukraine fin févier.

En se montrant intraitable ces derniers mois dans sa posture anti-inflationniste, presque ‘’volckerienne’’ –  dans la lignée du président de la Fed au début des années 1980, Paul Volcker, qui avait monté les taux directeurs à 20% –  la Fed arrive à cette situation idéale où elle n’a plus besoin d’agir pour être efficace. Le marché lui accorde un coup d’avance sur l’inflation. Autrement dit, elle est devenue suffisamment restrictive pour se dispenser de devoir monter les taux autant qu’on le craignait il y a un mois.

Certes, les risques inflationnistes ne sont pas totalement évacués pour autant. Les facteurs d’inflation ‘’externes’’, non maîtrisables par la Fed, tels que le prix de l’énergie ou des matières premières agricoles, sont toujours soumis pour une large part aux développements chaotiques de la guerre en Ukraine. Et l’inflation liée aux perturbations dues au Covid sur les chaînes de production mondiales, notamment en Chine, peut également perdurer, voire s’aggraver, bien que la situation semble récemment se détendre sur ce plan. Mais tous ces facteurs sont totalement hors du ressort de la Fed. S’ils flambaient, elle saurait faire la part des choses, et le marché pourrait rester relativement tolérant.

Pour reprendre la main sur les attentes d’inflation, la Réserve américaine a accepté de mettre en risque la partie de son mandat concernant la croissance. Durcir nettement les conditions monétaires ne peut en effet que ralentir l’économie. Ce risque est perçu par le marché, qui intègre depuis quelques semaines une certaine probabilité de récession en 2023. Mais cette probabilité est encore modérée. Et surtout, la Fed pourrait récupérer d’ici 2023 suffisamment de marge de manœuvre pour desserrer à nouveau sa politique monétaire et soutenir l’économie au lieu de la refroidir. Elle aurait dans ce cas parfaitement réussi un coup de maître, que même Paul Volker n’avait pas réussi en son temps : juguler sévèrement une inflation record, sans faire tomber l’économie en récession. Il est certes trop tôt pour l’affirmer. Le corridor est étroit entre l’excès et l’insuffisance du resserrement monétaire. Mais ce qu’on peut dire, c’est que l’économie américaine semble aujourd’hui bien mieux engagée pour emprunter ce passage délicat, après avoir donné un temps toutes les craintes de crash sur l’une des parois, celle de l’inflation. Un redressement spectaculaire de la part de ‘’Maverick’’ J. Powell.

 

Olivier de Berranger est diplômé d’HEC. Depuis 1990, il a successivement occupé des postes de trader puis de responsable de desk de trading sur les produits de taux d’intérêt cash et dérivés au Crédit Lyonnais puis chez Calyon. Il a été ensuite responsable du pôle Capital Markets chez First Finance, société de conseil et de formation. Il rejoint La Financière de l’Echiquier en mars 2007 comme gérant obligataire. Il est notamment en charge de la poche investie en produits de taux du fonds Echiquier Patrimoine et gère Echiquier ARTY et Echiquier Crédit Europe. En 2017, il est nommé Directeur de la gestion d’actifs et entre au comité de direction. En avril 2019, il devient également Directeur Général délégué.

Share: