La voie du capital-risque s’ouvre pour les caisses de pension

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Par Eugen Stamm, Verve Ventures

En Suisse, les caisses de pension en Suisse ont eu jusqu’alors tendance à ignorer le capital-risque et les investissements dans les startups locales. Malgré les rendements. Malgré la logique économique. Malgré la dynamique du secteur. Les récentes initiatives prises par le Conseil fédéral pourraient toutefois les inciter à revoir leur position et à les amener vers de nouvelles solutions d’investissement.

Les startups suisses ont besoin de plus en plus de capitaux pour se développer. Voilà dix ans, elles recevaient moins de 400 millions de francs suisses en investissements. L’année dernière, elles ont levé plus de 3 milliards. Comparé à l’Italie, ces montants peuvent sembler impressionnants. Par rapport à Israël et à ses 25 milliards de dollars, ils le sont un peu moins. Ils sont cependant appelés à croître encore, à un rythme rapide. Au cours du premier semestre de l’année, les investisseurs ont déjà versé 2,6 milliards de francs dans des startups helvétiques.

Quand elles en sont encore à un stade précoce de leur développement, les startups peuvent lever assez facilement quelques millions auprès de business angels locaux ou de fonds de capital-risque suisses. Mais les plus ambitieuses, dont les besoins se chiffrent en dizaines ou centaines de millions, dépendent le plus souvent de fonds de capital-risque étrangers. Car la puissance de feu des fonds suisses reste relativement limitée, bien que leur nombre et leur taille affichent une saine croissance.

La situation peut paraître paradoxale. Comment se fait-il que la Suisse, leader mondial de la gestion de fortune, ne dispose que d’une industrie du capital-risque si modeste ?
Dans les éléments de réponse, il en est un qui revêt une importance majeure : les caisses de pension, qui gèrent environ 1’000 milliards de francs suisses, ignorent pour la plupart le capital-risque, en tant que classe d’actifs. Et quand elles s’y intéressent, elles préfèrent parfois confier leur argent à de grands gestionnaires basés aux États-Unis plutôt que de privilégier les acteurs locaux, européens ou suisses. Elles pourraient pourtant s’exposer jusqu’à hauteur de 5 % dans leur allocation d’actifs, mais il s’agit là d’un plafond tout ce qu’il y a de plus théorique.

En fait, il n’y a rien de vraiment surprenant à ce que les caisses de pension suisses n’investissent pratiquement pas dans le capital-risque. Sur ce plan, elles sont en phase avec leurs homologues européennes, qui allouent un maigre 0,018 % à ce segment. Sur des actifs combinés qui se montent à 3’000 milliards d’euros, les fonds de pension de la zone euro n’ont investi que 700 millions d’euros dans des fonds VC européens en 2020, selon Atomico. Une goutte d’eau dans l’océan. S’ils investissaient ne serait-ce que 1 %, cela aurait un impact sismique sur le marché, déclarait d’ailleurs l’un des associés d’Atomico.

En s’inscrivant davantage dans cette voie, les institutionnels européens permettrait à leur économie de capter une plus grande part de la plus-value générée par les startups européennes plutôt que de la voir détournée par les investisseurs étrangers. Selon un article publié l’an passé dans Barron’s, «les fonds de dotation des universités américaines affichent leurs meilleurs rendements depuis des décennies, grâce à l’envolée du marché boursier et aux excellents résultats du capital-risque et du capital-investissement». Si vous pensez que les investissements en capital-risque sont plus intéressants aux États-Unis qu’en Europe, détrompez-vous. Sur une décennie, le capital-risque européen a dépassé de 3 % son homologue américain.

Les fonds de capital-risque suisses aimeraient évidemment gérer davantage d’argent provenant des fonds de pension nationaux au lieu de devoir compter principalement sur les investisseurs privés et les family offices. Naturellement, il faut aussi prendre en compte la dimension politique. Le Conseil fédéral espère des apports de capitaux plus substantiels dans les nouvelles technologies développées en Suisse, ce que permet la modification du cadre juridique actée début 2022. Elle permet désormais aux caisses de pension d’allouer jusqu’à 5 % aux fonds de capital-risque. Jusqu’alors, il leur était déjà possible d’investir dans le capital-risque mais il leur fallait passer pour cela par la classe « Alternatifs ».

Tout va-t-il donc pour le mieux ? Les capitaux pour favoriser l’innovation nationale et créer de nouveaux emplois hautement qualifiés sont-ils plus abondants? Les fonds de pension augmentent-ils leurs rendements et la Suisse peut-elle mieux garantir sa compétitivité ?
Autant ne pas trop se précipiter. Pour rester réaliste, il faut partir du principe que la situation actuelle ne pourra changer que lentement. Parmi les raisons qui empêchent les caisses de pension d’investir dans le capital-risque, il en est plusieurs qui sont toujours d’actualité.

Tout d’abord, chaque caisse a son propre budget de risque. Il se peut donc qu’il ait déjà été porté à son maximum. Pour la plupart des institutionnels, l’allocation d’actifs intègre plus de risques que par le passé. Les obligations n’offrant plus autant de sécurité, se reporter sur une autre classe d’actifs, illiquide et risquée, peut tout simplement ne pas avoir de sens.
Deuxièmement, il y a un décalage entre la théorie et l’application, entre la façon dont les gérants peuvent exploiter le capital-risque et l’usage qu’ils en font réellement dans leurs portefeuilles. Les mécanismes du capital-risque ne sont pas familiers à bon nombre d’entre eux. Ces mécanismes sont très différents de ceux qui prévalent sur les marchés actions ou dans l’immobilier. Le choix d’un gestionnaire de fonds et la connaissance de la dynamique du secteur demandent une charge de travail supplémentaire qui pourrait s’avérer excessive pour peu que le changement d’allocation soit minime, de l’ordre de 0,5% ou moins par exemple.

Troisièmement, quelques idées fausses courent toujours en Suisse sur le capital-risque. Elles empêchent pas mal d’investisseurs de s’y intéresser autant qu’ils le devraient. La classe d’actifs est encore considérée comme un secteur artisanal, insignifiant et peu transparent, qui ne présente pas vraiment de succès significatifs. Si le venture-capital était aussi attrayant que le proclament ses défenseurs, pourquoi tout le monde n’y investirait-il pas ?
A force d’être harcelés par les recommandations, suggestions et conseils des uns et des autres, on comprend aisément que les gérants des caisses de pension finissent par avoir les nerfs irrités. Quelques politiciens entendent même les obliger à investir 1 % dans des startups qui favoriseraient le «changement éco-social», quel que soit le sens qu’il faille prêter à cette appellation. On semble oublier facilement que le travail le plus important des gestionnaires de fonds de pension est de protéger ceux qui en sont les bénéficiaires, ce que l’on appelle aussi le devoir fiduciaire. Voilà en quoi consiste leur mission. Promouvoir et aider l’écosystème suisse des startups ne rentre pas dans ce cadre. Ce qui importe pour eux ne sont pas les bonnes intentions, le progrès technologique ou la création de nouveaux emplois, mais les rendements ajustés du risque.

Et c’est sur ce point que les caisses de pension et les fonds de capital-risque devraient entamer leur discussion. Car le bon véhicule proposé par un gestionnaire de capital-risque jouissant d’une excellente réputation et de de solides antécédents convaincra par ses propres mérites. Le capital-risque est une classe d’actifs risquée, certes, mais il offre aussi des rendements exceptionnels. Selon Cambridge Associates, le rendement annuel moyen de 173 fonds de capital-risque européens sur une décennie était de 19,7 %. Si vous parvenez à choisir un gérant avec des performances supérieures à la moyenne, les rendements peuvent bien évidemment être encore plus élevés.

Ces pourcentages sont éloquents. Et persuasifs. Malgré les difficultés évoquées, plusieurs caisses de pension ont commencé à investir sérieusement dans des fonds de capital-risque suisses. Swisscom Venture et Swisscanto, par exemple, ont réussi à attirer plus d’une douzaine de caisses comme investisseurs. Certains de leurs gestionnaires sont même devenus de fervents défenseurs de la cause venture-capital « made in Switzerland ». Partager l’expérience d’un autre gérant de caisse de pension en matière de capital-risque et approfondir le sujet avec lui en décidera probablement plus d’un à leur emboîter le pas. Les premiers de cordée ont aussi cet avantage de dissiper les craintes qui vous assaillent lorsque vous vous aventurez sur des voies qui n’ont pas encore été empruntées. Les risques, que ce soit pour les portefeuilles ou pour les carrières, en sont réduits d’autant.

Le rapprochement entre le capital-risque et les fonds de pension prendra forcément du temps. Il en faut pour organiser des réunions stratégiques et des comités d’investissement, et il en faut plus encore pour emporter les décisions. Quand bien même un consensus se forme, les boucles de réaction sont très lentes. Les startups ont besoin d’années pour mûrir avant de pouvoir être rachetées ou introduites en bourse. Cela signifie que la performance globale d’un fonds prend beaucoup de temps à se matérialiser. Cela n’empêchera pas les investisseurs institutionnels sophistiqués d’investir à long terme.

Un point de basculement pourrait toutefois survenir plus tôt. Le Conseil fédéral a décidé la création d’un Fonds d’innovation suisse. Investir aux côtés de la Confédération et d’autres entités publiques est l’opportunité pour un plus grand nombre de fonds de pension d’accroître leur exposition au capital-risque et d’acquérir de l’expérience dans ce domaine. Même si les détails du fonds ne sont pas encore définis et que son lancement n’aura probablement pas lieu avant plusieurs années, cette initiative peut inciter la communauté des caisses de pension à réévaluer sérieusement son positionnement vis-à-vis de cette classe d’actifs.

Voilà dix ans, le secteur des startups en Suisse en était à ses balbutiements. Il est beaucoup plus vigoureux aujourd’hui, avec des acteurs plus diversifiés, un professionnalisme plus affirmé et de belles réussites à mettre en avant. Il n’est pas exagéré de dire que nous verrons bientôt 10 milliards de francs suisses investis en une seule année dans les startups suisses, mais les caisses de pension n’auront alors augmenté leur exposition que de presque rien à un peu. L’impact ne sera peut-être pas sismique mais il sera certainement très positif, tant pour le développement des startups que pour les rendements des caisses de pension.

Eugen Stamm est journaliste professionnel pour Verve Ventures, société suisse de capital-risque fondée en 2010 avec un réseau d’investisseurs privés. Eugen a plus de dix ans d’expérience dans le journalisme financier et il a traité de nombreux sujets liés aux investissements pour la Neue Zürcher Zeitung. Il est co-auteur d’un livre, avec Jorge Frey de Marcuard Family Office, sur le thème de la gouvernance familiale intitulé «Von Geld und Werten». Il a étudié à HEC Lausanne et il est titulaire d’un Master en droit de l’Université de Zurich.

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