«Le Google ou le Moderna de l’agroalimentaire n’existe pas encore»

435
0
Share:

Interview Erich Sieber, PeakBridge

Par Elsa Floret

Pour l’historien anglais Eric Hobsbawm, il y a eu l’ère des révolutions, l’ère du capital et l’ère des empires. C’est ainsi qu’il voyait se découper le XIXe siècle et le début du XXe. Aujourd’hui, il décrirait vraisemblablement cette première moitié du XXIe siècle comme l’ère des transformations. Entre nouvelles technologies, défis sociétaux et urgences environnementales, le monde se réinvente dans les grandes largeurs. Tous les secteurs sont impactés et dans chaque numéro nous allons montrer de quelle façon ces évolutions prennent forme. On commence avec l’alimentation, qui condense aujourd’hui de multiples enjeux.

À quelle vitesse l’industrie alimentaire se transforme-t-elle?
Erich Sieber: L’industrie alimentaire ne s’est pas transformée depuis la « Révolution Verte » dans les années 1960 avec l’adoption des fertilisants, des pesticides, de l’agrochimie et de l’irrigation et plus tard avec les OGM dans les années 1990. Aucun nouveau grand acteur de l’agroalimentaire n’a émergé depuis les années 2000 contrairement à ce que l’on a pu observer dans d’autres secteurs, tels que le software ou la biotech. Le Google ou le Moderna de l’agroalimentaire n’existe pas encore. Cette absence de transformation est liée à l’absence d’innovation. Les dix plus grands groupes agroalimentaires n’ont investi que 2 milliards de dollars en R&D entre 2015-2020 alors qu’on monte à 45 milliards dans l’informatique et à 42 milliards dans la biotech. Aujourd’hui, la production agroalimentaire atteint un point d’inefficience et de déséquilibre qui nécessite une refonte profonde de ses chaînes : elle contribue à 30-33% des émissions de gaz à effet de serre et un tiers de la production est gaspillé.

Pourriez-vous décrire son rythme d’évolution en citant les acteurs qui disruptent durablement l’industrie agroalimentaire?
Une nouvelle dynamique semble enclenchée et une nouvelle classe d’actifs a émergé : l’Agri-Foodtech. Encore inexistante en 2010, elle représente plus de 50 milliards de dollars d’investissements annuels en 2021. Son rythme de croissance semble s’accélérer avec un niveau d’investissements qui a quasiment doublé entre 2020 et 2021. Rapportés à la taille du marché de l’industrie agroalimentaire conventionnelle de 8,000 milliards de dollars, le potentiel de croissance de ce secteur semble illimité.

Que recouvrira la foodtech à un horizon de 5 ans?
Nous voyons émerger des investissements stratégiques motivés par des décisions politiques, afin de garantir plus de sécurité alimentaire aux économies les moins résilientes et les plus exposées aux importations. Ceci inclut l’investissement dans les technologies liées aux protéines alternatives et la viande cellulaire, principalement poussé par la Chine ainsi que les systèmes agricoles alternatifs, tels que les fermes verticales et hydroponiques à destination des pays du Golfe.
Nous espérons également que, dans cinq ans, les segments et les technologies apportant de réelles solutions aux challenges climatiques, nutritionnels et sanitaires occuperont une place plus prépondérante dans le spectre de la foodtech au détriment de technologies moins profondes et aux bienfaits sociaux et environnementaux non démontrés.

Quel est le profil type du nouveau consommateur?
Le nouveau consommateur est volatile et indécis. Il change de régime alimentaire comme il change de chaussettes. Il est aussi très engagé et peut mettre à genou une industrie entière à coup de buzz médiatiques. Ce que l’on mange est devenu un acte politique, social, identitaire et éthique. Nos régimes alimentaires peuvent nous exclure d’un groupe de personnes ou procurer un certain sens d’appartenance communautaire. L’alimentation, qui historiquement lie les individus autour d’un repas, est devenue un acte de rébellion, de défiance ou de scission au sein d’un groupe, d’un ménage ou d’une famille. Nous travaillons par exemple avec Tastewise, pour analyser et comprendre les motivations de ces nouveaux consommateurs. Tastewise scanne en temps réel des millions de menus de restaurant, de recettes, de discussions et de commentaires publics sur Google Review, Yelp, Trip Advisor ainsi que sur les réseaux sociaux.

L’évolution générale des consommateurs vers la santé par l’alimentation, la transparence et l’accès permanent à la nourriture fait-elle passer l’alimentation au premier plan de ses choix?
La pyramide de Maslow dans les sociétés européennes semble s’être inversée depuis le Covid et la guerre en Ukraine. Nous nous soucions de manière croissante de besoins de plus en plus basiques, tels que la sécurité de l’alimentation, l’accès aux ingrédients ou la sécurité de l’énergie alternative. Ce n’était pas le cas il y a encore 10 ans. Cela maintient l’alimentation en tête de nos préoccupations après que la pandémie l’ait placée au cœur du débat public.
Tandis que les Etats-Unis sont distraits par le metavers et les cryptomonnaies, l’Europe prend une longueur d’avance sur les technologies apportant des solutions de long terme aux enjeux climatiques, énergétiques et agroalimentaires. L’écosystème d’institutions publiques, d’universités et de centres de recherches en la matière apporte aux entrepreneurs européens une infrastructure plus robuste pour développer les technologies qui accompagneront cette transition.

Quid des opportunités d’investissement liées aux exigences de transparence et de durabilité dans l’alimentation?
Nous voyons la digitalisation comme une des clés pour plus de transparence, de durabilité et de traçabilité. Les chaînes de production agroalimentaires comptent parmi les moins digitalisées tous secteurs confondus. Nous voyons des opportunités d’investissement intéressantes et tangibles dans l’intelligence artificielle, le big data, les capteurs et la blockchain appliqués aux chaines agro-alimentaires.

Pour lutter contre la pénurie, réagir aux changements climatiques et répondre aux besoins de consommation d’une population urbaine croissante, le système de production alimentaire ne doit-il pas être complètement repensé?
Une dynamique de régionalisation et relocalisation de la production alimentaire est enclenchée afin de pouvoir mieux absorber les chocs politiques, sanitaires et macroéconomiques, comme l’inflation et la volatilité des prix des matières premières. Il s’agit aussi d’anticiper les changements découlant du réchauffement climatique. Une telle transformation ne peut se faire que sur un horizon de temps moyen ou long et avec l’accompagnement de facilitateurs technologiques pour davantage l’accélérer.

Quelles sont les opportunités d’investissement liées?
Celles-ci sont nombreuses. Celles que nous trouvons intéressantes et évolutives au sein de PeakBridge seraient : les systèmes agricoles alternatifs, qui font appel à l’agriculture de précision, à des procédés de culture et de transformation innovants et propriétaires ou en développant des systèmes de non-cultivés; les protéines alternatives et les nouveaux aliments issus de diverses technologies, telles que la fermentation; la revalorisation de produits alimentaires jusque-là peu exploités et enfin la lutte contre le gaspillage alimentaire.

Quelles sont les mégatendances de l’industrie alimentaire?
Nos systèmes alimentaires font face à six défis majeurs. Les risques géopolitiques; les risques de durabilité; l’augmentation de la population et le manque de résilience des chaînes alimentaires; l’évolution des exigences des consommateurs en matière de santé, de nutrition et d’empreinte carbone; le manque de financement dédié à l’innovation et l’absence de digitalisation.
Ces défis sont exacerbés par le contexte politique et économique actuel : flambée des prix de l’énergie et des matières premières agricoles et risque de rupture des chaînes d’approvisionnement.

Dans ce contexte, quels sont les secteurs qui présentent le plus de potentiel?
A notre sens, cinq secteurs ou segments peu exploités présentent un potentiel et où l’Europe a clairement une longueur d’avance vis-à-vis des Etats-Unis.
Tout d’abord les ingrédients innovants : la production d’ingrédients améliorés ou la résolution de problèmes existants, tels que l’approvisionnement, la qualité, le coût, le profil nutritionnel, gustatif ou règlementaire.
Ensuite, les technologies liées aux protéines alternatives : alternatives durables aux protéines animales en se focalisant sur les facilitateurs technologiques et les produits technologiquement différenciant.
La digitalisation et les systèmes alimentaires 4.0 avec un focus sur la transformation post-récolte des chaines de valeur est un segment stratégique pour PeakBridge. La digitalisation permet de répondre à des problèmes de traçabilité, de sécurité, de production, et de gaspillage alimentaire.
L’intersection entre la nutrition et la santé nous intéresse par ailleurs à savoir l’amélioration des choix nutritionnels, de la santé et du bien-être à travers des produits et des services aux bienfaits démontrés.
Enfin, les systèmes agricoles alternatifs redéfinissent la production des sources alimentaires. Ils modifient les systèmes de cultures existantes ou en développant des systèmes de non-cultivés qui sont un besoin nécessaire pour sortir des schémas agricoles conventionnels et cultiver des ingrédients jusque-là peu explorés.

Erich Sieber est l’un des fondateurs et general partners de PeakBridge, société de capital-risque spécialisée dans la foodtech, qu’il a fondée en 2017 avec Nadav Berger. Erich et Nadav sont des pionniers de l’investissement dans l’innovation alimentaire, puisqu’ils ont lancé le premier fonds dédié à cette thématique. Ancien associé-gérant du fonds d’innovation de Nestlé, Erich a travaillé au Forum économique mondial, ainsi qu’au ministère allemand des Finances. Il est titulaire d’un bachelor en commerce, économie et droit de l’Université HSG de Saint-Gall, d’un MBA trilingue de l’EAP-ESCP (Paris-Oxford-Berlin) et d’un L.LM. en droit financier de l’Université de Genève.

Share: