Le grand bazar des actions indiennes

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Par Nikhil Inamdar

En nombre de valeurs cotées, c’est de loin le plus important marché actions au monde. Plus de 5’000 titres se négocient à Bombay, sur le NSE ou le BSE, pour une capitalisation globale qui dépasse à peine celle de la Suisse ! Envahi jadis par les penny stocks, ce marché a entamé une profonde transformation ces dernières années. Nikhil Inamdar nous en propose la visite guidée.

La plus petite entreprise cotée en Inde s’appelle MPF Systems. Sa capitalisation dépasse tout juste le million de roupies. L’équivalent d’un peu plus de 15’000 francs suisses. Avec un million de roupies à Bombay, on peut à peine se louer à l’année un appartement d’une chambre dans un quartier prisé. Domiciliée à Chinchwad, dans la banlieue de Pune, MPF fabrique entre autres des systèmes anti-incendie. Ce fut autrefois une filiale du fabricant de pompes allemand Wilo SE avant d’être rachetée en 2010 par Royal Nirmal, une société immobilière locale. Depuis lors, le chiffre d’affaires a quasiment été réduit à néant et ses titres ne s’échangent quasiment plus.

Des « penny stocks » comme MPF Systems, l’Inde en compte par milliers. Ses marchés financiers, bazars modernes de la finance, répertorient aujourd’hui plus de 5’000 entreprises. Heureusement, certaines d’entre elles ont réussi à s’imposer sur le plan international. Deux bourses principales animent aujourd’hui ces marchés. D’une part, le Bombay Stock Exchange, la plus ancienne du pays, créée au milieu du XIXe siècle, et la plus importante d’Asie, avec plus de 5’000 sociétés cotées. D’autre part, le National Stock Exchange, lancé voilà un quart de siècle, qui rassemble près de 2’000 titres sur sa plateforme. Le BSE et le NSE sont devenus les deux piliers de la finance indienne. Ces 20 dernières années, pour faire peau neuve, cette dernière a entrepris un nettoyage en profondeur et initié une importante vague de consolidation. Une vingtaine de bourses régionales ont fermé entre 2004 et 2008 en raison du durcissement des exigences en matière de volumes de transactions annuels et de la réglementation relative aux plateformes de négociation. Du coup, le nombre d’entreprises cotées dans le pays a été divisé par deux. Selon les estimations, entre 5’000 et 6’000 entreprises cotées sur ces bourses locales ont dégagé.

La consolidation est intervenue dans le sillage de grands scandales qui ont défrayé la chronique tout au long des années 1990. L’aube du nouveau millénaire a donc été le temps de la réforme. Elle a été facilitée par le recours intensif aux nouvelles technologies de l’information, avec notamment la dématérialisation et le transfert électronique des titres. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que le pays figure aujourd’hui au septième rang des marchés actions internationaux, avec une capitalisation boursière supérieure à 2’000 milliards de dollars.

Mais pour prendre véritablement la mesure du chemin parcouru par les marchés financiers indiens, il faut remonter jusqu’aux années 1850, lorsque le négoce d’actions a débuté dans le pays.
Horniman Circle Gardens est un vaste parc circulaire situé dans le quartier du Fort, au sud de Bombay, entouré d’immeubles de bureaux de style colonial dans lesquels les principales banques du pays ont installé leurs sièges sociaux. À la porte Est du parc se trouve l’édifice de la mairie, qui héberge l’Asiatic Library. Au milieu du parc se trouve un immense figuier des banians à l’ombre duquel un groupe informel de 22 courtiers se serait livré pour la première fois au négoce d’actions au milieu des années 1850. Chacun d’entre eux aurait alors investi la somme de 1 roupie !
« Au début de l’existence du marché actions, les titres des usines de textile comptaient parmi les titres les plus prisés », rappelle l’écrivain Santosh Nair dans Bulls, Bears and Other Beasts: A Story of the Indian Stock Market. « Jusqu’en 1900, il n’y avait pas d’avis d’exécution émis entre les courtiers lors de l’achat/vente de titres. La confiance entre les membres de l’association était telle que les transactions, qui se chiffraient en centaines de milliers de roupies, étaient effectuées sur la base d’un accord verbal. Les problèmes survenaient souvent dans le domaine des opérations à terme : en l’absence de règles claires, les cours étaient manipulés, parfois par le cartel des haussiers et d’autres fois par le cartel des baissiers. »

En fait, jusqu’au début des années 1990, les marchés étaient contrôlés par une clique. En l’absence de rapprochement des ordres électroniques et de transactions dématérialisées, les escroqueries, les scandales liés à des introductions en bourse frauduleuses et autres défauts de paiement étaient monnaie courante. Nombreux étaient ceux qui, il y a trente ans encore, comparaient le marché des capitaux au Far West américain.

La création du National Stock Exchange (NSE) en 1994, doté d’une salle des marchés où les transactions sont effectuées électroniquement, a mis un terme à cela. « En moins d’un an, le volume de transactions sur le NSE a dépassé celui du BSE. Ce dernier s’est rapidement automatisé mais n’a jamais rattrapé son retard sur le NSE en termes de volume de transactions au comptant », souligne Gagandeep Kaur dans une étude pour l’International Journal of Commerce, Business and Management. Et d’ajouter : « le NSE a joué un rôle moteur dans la réforme du marché financier indien en termes de microstructure, de pratiques de marché et de volumes de transactions ».

Il a bien évidemment poussé le BSE à un travail de rattrapage notable, et plus particulièrement dans les domaines de la technologie, des ressources humaines, des nouveaux produits et de la distribution. Il lui a fallu aussi améliorer sa réputation sur le plan réglementaire Les résultats ont suivi. Il s’agit aujourd’hui de la 10e bourse au monde en termes de capitalisation et Dalal Street, la rue où elle se situe, est souvent employée par métonymie pour désigner le secteur de la finance en Inde, à l’instar de Wall Street aux États-Unis.

Le 30-share Sensex du BSE et le 50-share NIFTY du NSE, les principaux indices de référence du pays, sont souvent considérés comme des baromètres de l’économie réelle. La plupart des grandes entreprises indiennes sont cotées sur les deux bourses, dont les 17 sociétés du conglomérat Tata Group, dont les activités s’étendent du sel jusqu’à l’acier. Sa capitalisation boursière totale s’élève à 168 milliards de dollars. Reliance Industries, sa principale entité, pèse à elle seule 112 milliards.

Au fil des ans, la composition sectorielle du marché actions a évolué elle-aussi, reflétant ainsi la mutation de l’économie indienne. Les services financiers, les banques, l’automobile, les biens d’équipement, les biens de grande consommation, le pétrole/gaz et les produits pharmaceutiques sont toujours des composantes phares des indices tels que le NIFTY depuis 1996. Cependant, l’ouverture de l’économie, après la libéralisation engagée en 1991, a permis à des secteurs tels que les biens de consommation durables, le divertissement, les technologies de l’information et les infrastructures de s’imposer durablement. Les secteurs de la nouvelle économie tels que le commerce électronique, les fintechs et la microfinance apparaissent également sur les écrans radars, bien que leur progression soit encore assez timide.

L’ascension des marchés actions ces dix dernières années a donné par ailleurs un coup de fouet aux marchés primaires. Selon les données compilées par le quotidien Economic Times, 164 introductions en bourse ont eu lieu depuis 2008. Certaines ont suscité un intérêt très marqué de la part des petits porteurs. « Les émissions très attendues font fréquemment l’objet de plus de 2,5 millions de demandes », indique un porte-parole de la Bourse de Bombay.

La participation des petits porteurs, rapportée à la population indienne, reste cependant assez faible. « Moins de 10% est exposée au marché actions, alors qu’on approche 90% dans les économies développées », observait l’an passé Nikhil Kamath, cofondateur et directeur des investissements de la société de courtage Zerodha. Dans le rapport de Morgan Stanley, datant de la mi-2017, il apparaît que ce sont les investisseurs étrangers (27,5%) qui détiennent la part la plus importante du marché indien après les promoteurs ou les actionnaires de contrôle (45,6%). Les petits porteurs en possèdent exactement 7,9%, suivis par les institutions financières (7,6%) et les fonds communs de placement locaux.

La donne devrait encore changer. Le gouvernement a établi en effet un projet de budget dans lequel il prévoit de porter le PIB de l’Inde à 5’000 milliards de dollars d’ici 2025. Les solides fondamentaux en place actuellement et les prochaines réformes économiques seront de puissants leviers capables de propulser les marchés indiens vers de nouveaux sommets.

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