Le renouveau des marchés de capitaux

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Par Jérôme Sicard

Blockchain et tokenisation. Voici les deux nouveaux mantras qui vont agiter les marchés de capitaux ces toutes prochaines années. Grâce à la technologie qui sous-tend la blockchain, les digital assets vont en effet débarquer en force. Dans des proportions gigantesques.

Non, les marchés de capitaux ne risquent pas de succomber avant longtemps aux affres de la disruption, cette pieuvre tentaculaire qui agite tant les esprits en ce moment. S’il est clair que ces marchés de capitaux ont un futur relativement confortable devant eux, c’est parce qu’ils ont déjà un magnifique passé derrière eux. Depuis des millénaires, le monde a toujours su s’organiser entre prêteurs et emprunteurs, entre porteurs de projets et apporteurs de fonds. Le principe même de la dette a contribué à l’édification de magnifiques civilisations. Il en va ainsi depuis que les babyloniens ont appris à tenir leurs comptes sur des tablettes en terre cuite gravées au stylet. Les trapézites grecs, les argentaires romains ou encore les banquiers lombards leur ont par la suite emboîté le pas, les places financières se sont répandues et le commerce mondial, malgré quelques turbulences, n’a eu de cesse de se développer.

Au rayon des grandes avancées, la toute première cotation de société remonte au tout début du XVIIe siècle, en ces temps anciens où l’on ne pouvait décemment imaginer que les diseuses de bonne aventure seraient remplacées un jour par des Chief Investment Officers ! Fondée en 1602 à Amsterdam, La Dutch East India Company se décida à vendre des titres à l’intention du public pour financer sa route des Indes, d’où provenaient des textiles et de la soie en de larges proportions.

Quatre siècles plus tard, défilés en accéléré, les marchés financiers sont devenus les véritables poumons de l’économie mondiale. Ils rassemblent plus de 40’000 entreprises et leur capitalisation totale avoisine les 80’000 milliards de dollars, soit l’équivalent de ce que produit la planète en un an ! Sur le front du private equity, les statistiques sont tout aussi impressionnantes. 6’000 milliards de dollars sont investis aujourd’hui dans ce secteur, sept fois plus qu’en 2002. Aux Etats-Unis, ce sont 8’000 entreprises, deux fois plus qu’en 2009, qui ont recours au private equity, pierre de voûte du libéralisme américain.

Avec le digital qui affole les compteurs, les vannes ne risquent pas de fermer de si tôt. « Il y aura toujours dans le futur des entités qui proposeront des produits financiers et des investisseurs qui voudront les acheter, insiste Daniel Dahinden, responsable de la business unit Innovation & Digital pour le groupe SIX. En revanche, il semble bien que la tuyauterie s’apprête à changer de calibre. Les plombiers s’affairent en ce moment même, à grands renforts de distributed ledgers, ces legos numériques qui façonnent une blockchain dont les applications ne se limitent pas aux seules cryptomonnaies. Encore heureux.

Pour le concept d’allocation optimale des capitaux, ce sont donc de belles perspectives qui s’ouvrent. Blockchain aidant, les marchés de capitaux devraient évoluer de telle sorte que leur redimensionnement bénéficiera à tous, tant buy-side que sell-side. Les investisseurs disposeront d’un choix toujours plus étendu et les entrepreneurs auront accès à des financements auxquels ils n’auraient pas rêvé voilà seulement dix ans. A n’en pas douter, la blockchain et ses registres distribués deviennent aujourd’hui pour la finance en général ce que fut l’imprimerie et ses caractères pour l’édition : une extraordinaire extension de domaine.

La « distributed ledger technology », nom savant de cette blockchain, est une magnifique machine à diviser ce qui était encore très récemment indivisible. Elle permet de tokeniser des actifs de toute sortes, de les fractionner à l’envie en parts identiques, de les stocker, de les sécuriser, d’en consigner les transactions et d’en acter la propriété à tout moment.

Dans le monde du brick & mortar – il en subsiste encore quelques pans ! – les levées de capitaux sont des opérations assez lourdes à mettre en place, qu’il s’agisse d’introductions en bourse ou de private equity, et le reporting qui s’en suit ne l’est pas moins. La blockchain promet des lendemains plus fluides. L’emploi de ses registres va permettre de considérablement alléger les processus centraux des marchés financiers sans pour autant les fragiliser, bien au contraire. C’est le cas par exemple du module Clearing & Settlement. Jusqu’à présent, il prend deux à trois jours. Demain, basculé sur une plateforme blockchain, il s’effectuera en quelques secondes. Quand bien même ce gain de temps peut paraître anecdotique, il lisse néanmoins au passage quelques risques, comme le rappelle Jos Dijsselhof, le CEO du groupe SIX.

Automatisation, instantanéité, accès : toute opération sera considérablement simplifiée, réduisant d’autant le coût du capital et la prime de liquidité. Les opportunités qui en découleront seront rendues encore plus attrayantes avec la création d’un marché secondaire plus dynamique, par opposition aux blocages qui vont de pair avec le capital-risque.

Mais la transformation la plus notable va porter sur l’apparition de nouvelles classes d’actifs, parmi lesquels les œuvres d’art et les biens immobiliers sont le plus souvent cités. « Ces nouveaux centres donneront la possibilité de valoriser et de négocier des actifs qu’il est habituellement difficile d’amener sur les marchés, souligne Manuel Krieger, le CEO de Sygnum pour la Suisse.Les premiers ballons d’essai ont déjà été envoyés sur orbite. Ils préfigurent les marchés du futur. L’an passé, la galerie Dadiani, à Londres, a tokenisé et vendu sur la plateforme blockchain de Maecenas, un tableau d’Andy Wahrol intitulé « 14 electric chairs ». Sur ces quatorze chaises, ils ont été 800 enchérisseurs à vouloir s’asseoir et les certificats mis en vente ont attiré 1,7 millions de dollars, pour une participation qui s’élève à environ un tiers de la valeur de l’œuvre. Sous peu, le marché de l’art ne sera plus réservé à quelques happy few capables de débourser quelques centaines de millions d’un coup pour un Picasso, un Renoir ou Giacometti.

Dans la même veine, le Korea Exchange a créé en novembre 2016 le Korea Startup Market, autre plateforme blockchain sur laquelle circulent des actions de startups qui à l’usage justifient d’un réel volume d’échanges. Du point de vue des investisseurs, ce sont de nouvelles sources de rendements avec un complément de diversification appréciable puisque ces actifs tendent à être décorrélés des classes traditionnelles.

D’ici 2027, les projections tablent sur un marché des digital assets qui pourraient frôler la barre des 25’000 milliards de dollars, avec une belle marge de progression sachant que 70% des assets non tradés aujourd’hui sont potentiellement numérisables. « Ces actifs pouvant se négocier de manière plus granulaire, les portefeuilles seront plus différenciés et mieux personnalisés, poursuit Manuel Krieger, de Sygnum, qui esquisse les grandes lignes de ce que pourraient devenir ces nouveaux marchés demain. « Les petites et moyennes entreprises auront accès à de nouveaux types d’investisseurs, avance-t-il. L’émission de tokens, qu’il s’agisse de fonds propres ou de dettes, deviendra la norme dans la finance d’entreprise. La baisse drastique des frais d’émission et de transaction se traduira par de nouveaux cas d’application pour les PME tels que les programmes de fidélité pour clients et employés sur la base du «micro-equity». Et de conclure, avant-gardiste : « les actifs digitaux très liquides deviendront des moyens d’échange, de paiement et de stockage de valeur complémentaires aux monnaies émises par les Etats. »

Dans un remarquable White Paper paru plus tôt cette année, les spécialistes Innovation & Digital du groupe SIX privilégient deux scénarios. Dans le premier, les valeurs cotées gardent les faveurs des investisseurs. La cotation reste pour eux un critère de qualité. Par contre, sur les marchés primaires, les plateformes en accès directs se sont imposées après avoir condamné les intermédiaires habituels comme les brokers. Les actifs numériques ont explosé, en nombre et en variété. Les majors de la techno, GAFA et consorts, ont su créer de nouvelles plateformes de marché pour les intégrer au sein de leurs écosystèmes. Et les nouvelles applications reines du digital, où se téléscopent cloud computing, intelligence artificielle, big data ou encore analyses avancées, ont été massivement adoptées tout au long de la chaîne de valeur.

Dans le deuxième scénario, le non coté monte en grade. Les places de marché en mode open ont pris l’ascendant sur les bourses traditionnelles qui ne sont cependant pas menacées d’obsolescence. Ces nouvelles places, toujours en accès direct, facilitent et contrôlent l’émission de toutes sortes de produits financiers liés pour la plupart à des actifs réels. Naturellement, il se peut aussi que ces deux options puissent coexister. Dans la mesure où des actifs tokenisés figurant dans le domaine privé vont être aussi faciles à échanger que des titres cotés, les compromis sont envisageables.
En Suisse, il est intéressant de constater que ces deux hypothèses de travail ont déjà trouvé preneurs. Pas plus tard que l’été dernier, le groupe SIX a mise en place sa propre plateforme, le SIX Digital Exchange, pour les futurs échanges d’actifs numériques. Jos Dijsselhof, CEO du groupe, la présente comme la première infrastructure de marché au monde à offrir un service de négoce, de règlement et de conservation des actifs numériques, totalement intégré de bout en bout.

En parallèle, Deutsche Börse, Swisscom et Sygnum, solide fintech installée en Suisse et à Singapour, ont conclu un partenariat stratégique pour développer ensemble une seconde infrastructure de marché dédiée aux digital assets. Custodigit et Daura se joignent à eux. Custodigit propose des solutions de dépôt et Daura, pour sa part, se charge de l’émission d’actions suisses en mode digital. Sygnum vient d’obtenir l’agrément bancaire et la licence de négociant en valeurs mobilières en Suisse indispensables à la poursuite de ce projet.

Le groupe SIX, de par son héritage, semble plus enclin à partir sur le coté. Il en va différemment pour Deutsche Börse et Swisscom qui ont déjà procédé à la tokenisation du capital de sociétés privées établies en Suisse. A ce stade, les choix stratégiques des uns et des autres importent finalement assez peu. Le cadre est posé. Les fondations sont en place. Le rideau se lève et le spectacle ne va plus tarder à commencer.

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