Le retour des actions de rendement

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Par Stefan Brugger, Union Investment

Les marchés des capitaux sont sous pression : les tensions géopolitiques, l’inflation élevée, la hausse des taux d’intérêt et les inquiétudes conjoncturelles pèsent sur les marchés. La grande incertitude quant à l’évolution future provoque de fortes fluctuations des cours. Les valeurs de rendement –  la gamme Value – s’en sortent relativement bien.

L’environnement a changé de manière spectaculaire. Pendant de nombreuses années, le scénario Boucles d’or a prévalu avec une inflation faible, des taux d’intérêt ultra-bas et une croissance modérée. Aujourd’hui, le monde a basculé. C’est pourquoi les investisseurs doivent changer de mentalité. L’ancien « équilibre pré-Corona », auquel contribuaient également de faibles primes de risque géopolitiques, n’est plus viable. L’inflation élevée, attisée par l’explosion des coûts de l’énergie, et les conséquences incertaines de la guerre en Ukraine placent les investisseurs devant de grands défis, tant du côté des obligations que de celui des actions.

Les grandes banques centrales ont réagi à la hausse de l’inflation en durcissant leur politique monétaire. Les conséquences sont patentes : les portefeuilles mixtes d’obligations et d’actions ont été mis de suite sous pression par la hausse des taux d’intérêt. A cela s’ajoutent des craintes croissantes de récession. Dans ce contexte, les actions de rendement – la ligne « Value » – ont nettement mieux performé sur le marché depuis le début de l’année que les valeurs de croissance – la ligne Growth. Les deux styles d’actions sont certes dans le rouge, mais les actions « value » – mesurées par l’indice MSCI World Value – ont subi des pertes deux fois moins importantes que l’indice MSCI World Growth – et ont également mieux performé que l’indice MSCI World.

La croissance ne doit pas nécessairement se poursuivre

Dans l’environnement de marché actuel, le rendement a sa raison d’être. Mais il y a encore beaucoup de scepticisme, car les stratégies d’investissement purement axées sur les titres « value » n’ont pas généré de surperformance par rapport aux valeurs de croissance ou à l’ensemble du marché au cours des dix dernières années.

L’investissement axé Value est-il en train d’effectuer son retour ? La question se pose de savoir si, structurellement, il pourrait mieux se comporter dans les années à venir qu’au cours des dernières décennies. Il y a quelques raisons de penser que la stratégie d’investissement forgée par les investisseurs américains Benjamin Graham et David Dodd peut retrouver un peu de son attrait d’antan. En effet, dans une comparaison historique à long terme, les actions « value » ont eu tendance à obtenir des résultats légèrement supérieurs à ceux des actions « growth ». La meilleure dynamique du style « Growth », telle qu’elle a été observée ces derniers temps, n’est donc pas nécessairement appelée à se poursuivre.

Historiquement, les grandes crises ont souvent été suivies d’un changement de régime sur le marché des actions. Ainsi, après la crise asiatique de 1997, les valeurs technologiques ont nettement mieux performé que les titres « value ». Après l’éclatement de la bulle dot-com au début du millénaire, ce sont les titres « value » qui était recherchés, mais ils sont ensuite tombés en disgrâce après la crise des subprimes.

Le moteur du rallye des actions Growth, qui s’est poursuivi entre 2008 et 2021, a été la baisse des taux d’intérêt et des rendements sur les marchés obligataires ainsi que les faibles taux d’inflation. De plus, les entreprises ont toujours eu à gérer au cours de cette période une offre supérieure à la demande. C’est l’une des principales raisons pour laquelle elles ont moins investi dans leurs capacités de production. Avec la crise du coronavirus, elles ont d’ailleurs eu plutôt tendance à les réduire, parfois trop, car elles se sont retrouvées dépassées par l’ampleur de la reprise économique alimentée par d’importantes mesures de relance, monétaires et budgétaires.

Le retournement des taux d’intérêt joue en faveur des titres Value

Avec la fin de la pandémie dans la plupart des régions du monde, une vieille connaissance, quasiment perdue de vue, s’est rappelée à nos bons souvenirs : l’inflation. La mondialisation, important levier de déflation dans le passé, a fini par atteindre son plafond. En raison des distorsions dans les chaînes d’approvisionnement et des risques géopolitiques, la production est entrée dans une phase de relocalisation. Cela a entraîné une hausse de la pression inflationniste et, par conséquent, un relèvement attendu des taux directeurs. Il en a résulté un coup de frein pour les titres de croissance. Dans la mesure où leur valorisation anticipe une grande partie de la croissance future des bénéfices, les taux d’intérêt pèsent fortement comme facteur d’escompte. S’ils augmentent, les bénéfices futurs voient leur valeur s’amoindrir. En bourse, cela pèse sur les cours des actions de croissance.

Pour les investisseurs, ce mouvement de rotation équivaut à rien de moins qu’un gigantesque doigt d’honneur. Dans les grands indices boursiers américains, les titres de croissance ont acquis un poids substantiel grâce à leurs performances exceptionnelles. Avec la pandémie de Corona, les tendances se sont même accélérées, si bien que la magnitude du revirement pourrait jouer en faveur des actions « value ». Au cas où la croissance nominale de l’économie s’élève structurellement sur le long terme, et pas sur quelques mois, comme le prévoient beaucoup d’économistes, un plus grand nombre d’entreprises devraient être en mesure d’assurer leur croissance en bonne et due forme. Dans ce type de scénario, le facteur de croissance perdrait alors de la rareté et la prime de valorisation liée aux actions Growth ne se justifierait plus autant.

A cela s’ajoute le fait que de nombreuses actions de croissance entrent dans le champ des valeurs technologiques. Durant la pandémie, de nombreux thèmes de croissance structurelle en vigueur ces dernières années, comme la consommation en ligne ou le paiement par carte plutôt qu’en espèces, ont été privilégiés. Toutefois, en prenant un point de vue à long terme, ce contexte inhabituel n’as pas vraiment permis de développer de nouveaux potentiels de croissance. Il s’est contenté de favoriser une exploitation plus rapide du potentiel déjà existant.

La question se pose donc de savoir si ces entreprises bénéficieront à l’avenir d’une croissance aussi forte que celle attendue jusqu’à présent. Les dernières publications d’entreprises, comme celels de Netflix ou d’Amazon, signalent plutôt que le potentiel de croissance des actions dites FAANG s’épuise désormais. Pour de nombreuses valeurs Growth, il arrive toujours un moment où les modèles basculent du genre Growth ou genre Value. A partir de là, la rentabilité devient l’axe fondamental, au détriment de la croissance du chiffre d’affaires. Comme la pression concurrentielle tend à s’intensifier, il se peut que les entreprises tech aient déjà dépassé le pic de leur rentabilité. L’heure est donc aux actions de rendement.

Stefan Brugger a rejoint l’équipe Global Equity d’Union Investment en 2007 en tant que gestionnaire de portefeuille et il y a pris la responsabilité du secteur financier. Il gère notamment le fonds UniValueFonds Global A. Depuis 2009, il est également coordinateur mondial de la recherche dans ce domaine. Après une formation d’employé de banque à la HypoVereinsbank à Munich, Stefan Brugger a fait des études de gestion d’entreprise avec une spécialisation en banque d’investissement et marchés de capitaux à l’université Friedrich-Alexander d’Erlangen-Nuremberg, en Allemagne. Pendant ses études, il a passé un semestre à l’Ocean University of China à Qingdao. Stefan est dispose d’une certification CFA.

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