«Le transfert de patrimoine entre générations est une problématique omniprésente»

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Interview de Sybille Wyss, Chief Executive Officer, Tareno

Par Andreas Schaffner – Photos : Jürg Kaufmann

Sybille Wyss a rejoint Tareno, l’un des quinze plus grands gérants indépendants de Suisse, en 2004 en tant qu’assistante, avant d’en devenir le Chief Investment Officer (CIO) et la gérante du fonds dédié à l’eau. Devenue CEO en 2020, elle a rejoint le cercle des actionnaires de Tareno en janvier 2022. Dans son entretien avec SPHERE, elle revient sur son ascension fulgurante, sur ses objectifs à la tête d’un gérant qui pèse près de trois milliards et sur la façon dont elle entend approcher la nouvelle génération de jeunes clients et clientes.

Quel est selon vous l’aspect qui importe le plus à votre clientèle lorsque vous échangez avec elle: préserver la valeur ou accroître le patrimoine?
Sybille Wyss: l’augmentation du patrimoine sur le long terme représente l’une de nos toutes premières priorités.

Du point de vue de Tareno, comment faut-il aborder les différentes attentes des clients, mais également les différents types de clientèle?
En laissant le choix aux clients. Qu’il s’agisse du conseiller ou de la conseillère client qui détermine l’étendue de la pres- tation de services financiers souhaitée, le canal de communication, la fréquence attendue des contacts, les priorités en matière d’investissement, etc, tout est important.
Nous proposons une multitude de solutions formant autant d’éléments qu’il est possible de combiner de façon individualisée. Nous travaillons actuellement sur un projet qui devrait nous permettre de répondre davantage encore aux besoins personnels des investisseurs et de gagner encore en convivialité dans le reporting. Il n’est toutefois pas assez avancé pour que nous puissions évoquer son lancement.

Une nouvelle génération d’hommes et de femmes est apparue, avec de tout autres attentes en matière de gestion de fortune : comment l’appréhendez-vous?
Le transfert de patrimoine entre générations est une problématique importante et omniprésente. L’équilibre entre les exigences de l’ancienne et de la nouvelle génération constitue un véritable défi, surtout lorsque l’on s’adresse à la clientèle cible au sein d’une entreprise. Nous ne voulons pas offenser ou indisposer la clientèle existante. Malgré tout, nous voulons et nous devons poursuivre notre développement. Ce défi, nous devons y répondre par exemple dans le style de communication choisi pour notre site internet.

Est-ce que vous relevez également une demande importante en produits ESG, c’est-à-dire en produits financiers durables, qui émanerait de cette clientèle? La jeune génération souhaite-t-elle aussi utiliser sa fortune pour contribuer à améliorer le monde?
Nous avons pu constater que la jeune génération sait parfaitement ce qu’elle veut, et ce à quoi elle se refuse. C’est d’ailleurs positif, car il s’agit là d’un point de départ sur lequel nous pouvons très facilement nous appuyer pour concevoir le portefeuille et l’accompagnement en conséquence.

En matière de placements durables, vous avez déjà fortement imprégné Tareno alors que vous étiez encore CIO, par exemple avec le lancement en 2007 d’un fonds dédié à l’eau: Global Water Solutions Fund. Quelle idée y avait-il derrière?
L’origine du fonds eau remonte à 2001. Ueli Bollag, le président du conseil d’administration et actionnaire majoritaire de Tareno, à l’époque déjà gérant de fortune indépendant, avait auparavant identifié le potentiel sur le long terme qu’offrait cette thématique. Il avait donc constitué un fonds eau offshore. Lorsqu’il a rallié Tareno en 2005, il nous a rejoint avec ce fonds et nous l’avons transformé en SICAV luxembourgeoise en 2007 afin de mieux le distribuer.

D’où est venue l’idée, de vos clients et clientes, ou de vous-même? Où se trouvait la nouveauté?
Ueli Bollag est un visionnaire. Son talent réside dans son aptitude à repérer très tôt les évolutions majeures qui se mettent en œuvre. En 2000, le terme même d’ESG n’existait pas encore.

Comment le fonds eau a-t-il évolué depuis?
De très belle manière. L’encours que nous gérons aujourd’hui au niveau du fonds s’élève à 180 millions de francs, alors qu’il ne dépassait pas les 50 millions lors de son lancement.

Et qu’en est-il de l’impact?
Sur ce point nous continuons d’étendre notre offre avec un impact individualisable. En plus des placement habituels, nous proposons une tranche «Impact» qui vient renforcer l’approche orientée en ce sens des investissements avec des projets spécifiques liés à l’eau, situés dans le tiers monde. Il s’agit de permettre à l’avenir aux investisseurs institutionnels de contribuer aux décisions en matière de dons attribués dans le cadre de la catégorie «Impact» et d’y associer leur logo.

En 2020, vous avez choisi de vous engager dans une toute nouvelle voie dans le domaine caritatif avec le fonds Charisma. Faut-il y voir également une étape liée au développement durable?
Nous avons cherché et nous cherchons toujours, à nous développer en tant que solution de plateforme pour l’asset management, raison pour laquelle nous planchons sur la possibilité de reprendre des équipes de gestion de fonds. Avec l’équipe de Charisma nous avons non seulement partagé la même cible de clientèle, mais aussi les mêmes valeurs fondamentales. C’est donc en toute logique que nous nous sommes associés.

Revenons à Tareno: vous avez décidé en 2012 de mener une expansion sur Zurich, une ville qui ne manque pourtant pas d’institutions financières. Quelles étaient vos motivations?
Zurich constitue une place financière majeure et en ce sens elle offre plus d’opportunités de croissance. Nous avons voulu élargir notre base de conseillers clientèle. Et dans le même temps, nous avons souhaité rajeunir nos équipes. A ce jour nous avons très bien réussi à nous rapprocher de ces deux objectifs ; aujourd’hui nos conseillers clientèle sont aussi nombreux à travailler à Zurich qu’à Bâle, avec une moyenne d’âge de 48 ans à Zurich.

Dans quels domaines Tareno se développe-t-elle le plus?
L’année passée nous avons enregistré une croissance supérieure dans le domaine de l’asset management, avec notre fonds dans le secteur de l’eau, par rapport à notre cœur de métier qu’est la banque privée. Les deux segments sont importants à nos yeux et nous voulons poursuivre leur développement.

Quel avenir voyez-vous pour Tareno? Dans quelle direction voulez-vous évoluer?
Notre principal objectif consiste à préserver notre indépendance. Nous travaillons sur de nombreux projets afin de pouvoir assurer à nos clients et à nos clientes, ainsi qu’à nos collaborateurs, que nous sommes prêts pour les décennies à venir. Pour ce faire nous devons continuer de délivrer des résultats exceptionnels et progresser, que ce soit en termes de service à la clientèle, de processus numériques, d’attractivité auprès de possibles recrues, de communication ou encore de performance.
Concrètement, nous voulons nous classer parmi les employeurs les plus en vue de conseillers et de conseillères dans le domaine de la banque privée, juniors ou seniors, renforcer notre positionnement parmi les 15 plus grands gérants de fortune indépendants (GFI) en Suisse et dépasser la barre des 3 milliards de masse sous gestion d’ici la fin 2024.

Lorsque vous observez la place financière, plus particulièrement les gérants de fortune en Suisse, où voyez-vous les plus grands défis à relever pour le secteur?
A n’en pas douter la prochaine génération de clients exigera l’accès aux prestations bancaires par voie numérique et s’informera de manière croissante sur les placements par le biais de blogs, de plateformes de médias sociaux et de communautés. Nous devons impérativement en tenir compte dans notre positionnement et notre offre de services si nous voulons nous ouvrir à cette génération et en faire des clients. La pression sur les marges va augmenter dans notre secteur. Il en résulte que le niveau de progrès technologique et l’offre détermineront les acteurs qui survivront ou ceux qui disparaîtront. Le monde de la finance va inexorablement évoluer ces prochaines années.

Finissons sur une note plus personnelle : vous avez démarré votre carrière comme assistante chez Tareno, pour ensuite évoluer jusqu’au poste de CEO. Qu’est-ce qui a joué un rôle déterminant dans cette ascension fulgurante?
C’est une bonne question. Je n’ai jamais planifié ma carrière, et jamais je n’ai eu comme objectif d’exercer la fonction de CEO. En revanche, j’ai toujours cherché à faire ce qui me passionne. J’ai été fascinée par le monde de la finance dès mes débuts ; mon enthousiasme à cet égard n’a fait que progresser, et aujourd’hui, c’est devenu une véritable passion. J’adore développer, concevoir et mettre en œuvre des projets. Au fil des ans, j’ai ainsi pu franchir plusieurs étapes avec succès. Mis à part les efforts, la capacité à rester ciblé, la persévérance et l’endurance, il y a aussi la fameuse petite part de chance qui est décisive dans la vie. J’ai toujours eu un mentor à mes côtés au cours de ma carrière professionnelle, en particulier Ueli Bollag, mon prédécesseur en tant que CEO et actuel président du conseil d’administration, qui a toujours su m’encourager et me stimuler.

Sybille Wyss est devenue chief executive officer de Tareno en 2020. Elle compte parmi ses associés depuis 2022. Diplômée en économie d’entreprise, elle est ainsi l’une des rares femmes à la tête d’une grande société de gestion de fortune indépendante. De 2012 à 2020, Sybille Wyss a occupé la fonction de Chief Investment Officer et a dirigé la politique d’investissement de Tareno. Auparavant, elle a développé le département Gestion de portefeuille et d’actifs. Elle est également en charge du Tareno Global Water Solutions Fund depuis son lancement en 2007, en tant que co-gérante et, depuis septembre 2018, en tant que gérante principale du fonds. Elle figure depuis 2020 dans le classement Top 100 Women in Business pour la Suisse.

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