«Les inégalités entre les différentes caisses me préoccupent»

373
0
Share:

Interview de André Tapernoux, Keller Experten

Par Andreas Schaffner – Photos : Jürg Kaufmann

Pour André Tapernoux, associé chez Keller Experten, les propositions actuellement en débat visant à réformer la prévoyance professionnelle vont dans le bon sens. En effet, de son point de vue d’expert auprès des caisses de pension, il n’y a pas que la redistribution actuelle entre générations qui soit préoccupante. Les difficultés financières liées au taux de conversion conduisent d’après lui à des inégalités entre caisses de pension.

S’il nous fallait aujourd’hui reconstruire la prévoyance professionnelle à partir de zéro, qu’est-ce qu’il faudrait changer?
André Tapernoux: La LPP telle que nous la connaissons aujourd’hui existe depuis 1985. À cette époque, l’espérance de vie comme la situation des marchés financiers n’étaient pas les mêmes. De nos jours, les caisses de pension opèrent dans un contexte complètement différent. S’il fallait reconstruire aujourd’hui à partir de zéro, il y a des points sur lesquels l’on s’y prendrait autrement. Pour autant, tout n’est pas à jeter dans ce qui a été fait.

L’espérance de vie est plus élevée. Il en résulte que d’un point de vue actuariel, pour être correct, le taux de conversion devrait aujourd’hui s’établir à 5 pour cent. Il n’en demeure pas moins que les caisses de pension doivent verser des rentes plus élevées, puisque la loi a fixé le taux à 6,8 %.
En tant qu’expert, cela me pose effectivement problème. Cela revient à opérer une redistribution entre les jeunes et ceux qui sont plus âgés. Le système n’a pas été prévu pour fonctionner de la sorte. En outre, cela constitue un frein au versement de taux d’intérêt plus élevés pour les avoirs de vieillesse, ce qui serait pourtant profitable à tous.

C’est justement l’un des points que doit régler la nouvelle révision législative, avec des compensations en faveur d’une génération transitoire. Il n’en demeure pas moins très peu probable que le taux de conversion soit fixé à 5 %.
Non, effectivement. Nous aurons tout d’abord la votation sur l’AVS, où nous nous prononcerons sur la retraite à 65 ans pour les femmes. Et puis il y aura probablement un référendum ou une votation sur la réforme de la LPP. Ce qui m’importe, c’est que nous fassions réellement un pas dans la bonne direction.

Vous n’avez donc pas de préférence entre la variante proposée par le Conseil fédéral et celle du Conseil national?
Si, bien sûr. Les deux variantes constituent, d’après moi, des étapes intermédiaires. Elles coûtent toutes les deux, et la redistribution entre jeunes et moins jeunes perdure. Je crois vraiment important de montrer à cette occasion que des réformes qui fassent sens sont encore possibles. Il me semble que c’est davantage le cas avec le projet du Conseil national.

Avec votre regard d’expert, quels sont d’après vous les autres défis qu’il s’agira de relever?
Je constate qu’il existe actuellement de très grandes différences entre les caisses. Mais cela aussi, c’est le système qui le veut: il y a d’un côté les caisses de pension des salariés qui gagnent bien leur vie, celles des banques ou du secteur public par exemple. Les contrats de travail y sont généreux. Le minimum de la LPP est largement dépassé, et c’est pourquoi la caisse bénéficie d’une grande souplesse. Les pensions servies demeurent plus élevées, même avec des taux de conversion plus faibles. Et de l’autre côté, il y a les branches où les salaires sont bas, qui ne peuvent pas se permettre des contributions patronales élevées. L’assurance proposée par les caisses ne dépasse que de peu le minimum légal, et c’est pourquoi les caisses subissent des redistributions d’ampleur et doivent procéder à de fortes provisions. Les concepteurs n’ont pas voulu cette inégalité.

De nombreuses caisses s’appuient sur les solutions enveloppantes. Elles procèdent en quelque sorte à une comptabilisation globale des parties obligatoire et surobligatoire. Où est le problème?
Cela fonctionne bien pour les caisses avec des salaires élevés. Pour les autres, l’inégalité demeure. Cela serait certainement moins le cas si le taux de conversion venait à subir une diminution généralisée.

Si vous aviez le choix, quelle serait la solution?
Je fais simplement preuve de lucidité en constatant que nous vivons tous plus vieux. Par conséquent, nous devons épargner davantage pour nos vieux jours. La question est de savoir comment y parvenir: Demander aux employeurs de payer davantage entraîne une augmentation des coûts salariaux, tandis que demander à chacun de mettre plus d’argent de côté aboutit à réduire ce que nous pouvons dépenser au quotidien. Nous pouvons également travailler plus longtemps et ainsi épargner davantage. C’est très simple, en fait.

Il reste le problème des branches à bas salaires et des travailleurs à temps partiel. De nombreuses femmes sont concernées.
Cela pose effectivement un problème. L’augmentation de l’âge de départ à la retraite nous a permis de faire un pas supplémentaire dans le sens d’une augmentation des pensions. Pour ma part, je repenserais la déduction de coordination et je ferais réellement porter l’assurance sur la totalité du salaire. La proposition actuelle consistant à réduire la déduction de coordination constitue un pas dans la bonne direction.

Cotiser sur la totalité du salaire, voilà une suggestion à prendre en compte s’il fallait repartir de zéro.
Tout à fait.

Une autre thématique à traiter dans cette optique serait celle du «tiers cotisant», les marchés financiers. Les signaux avant-coureurs en la matière sont tout autres qu’au siècle passé, lorsque le deuxième pilier a été mis en place dans les années quatre-vingt.
La situation s’est notamment améliorée l’année passée. Aujourd’hui, les caisses prennent davantage de risques en matière d’investissement, ce qui ne pose aucun problème dès lors qu’elles les maîtrisent.

Les collaborateurs d’UBS ont probablement le sourire lorsqu’ils regardent leur certificat de caisse de pension pour 2021. C’est moins le cas pour d’autres.
Pas obligatoirement. Globalement, et à de rares exceptions près, la plupart des caisses sont en bonne posture, qu’il s’agisse des réserves ou des pensions.

Concernant les enjeux en matière de régulation, notamment la flexibilisation et la politique d’investissement: comment voyez-vous les évolutions en la matière? Quels sont les points qui vous préoccupent?
Les récentes modifications de l’ordonnance OPP2 sont avant tout motivées par des considérations politiques. En réalité, elles ne devraient pas entraîner de modifications majeures. Les caisses de pension qui souhaitent investir davantage dans des infrastructures bénéficient d’une aide d’ordre symbolique, puisque ces investissements doivent dorénavant apparaître de façon isolée. Ils n’ont plus à figurer parmi les investissements alternatifs.

Que relevez-vous lorsque vous observez les investissements réalisés par les caisses de pension?
En règle générale, les risques encourus sont aujourd’hui plus élevés qu’il y a encore 10-20 ans.

Quelle en est la cause?
C’est certainement lié aux changements intervenus dans les conditions de marché. Le segment obligataire n’est plus source de rendements. Et il est peu probable qu’il en offre davantage à l’avenir, même s’il semble que nous allions actuellement à nouveau vers des taux d’intérêt plus élevés.

Est-ce que cette appétence accrue pour le risque vous préoccupe?
Non. En la matière, c’est le niveau des réserves qui importe, et de mon point de vue, il est aujourd’hui préservé. J’irais même plus loin: si les caisses de pension et les fondations se contentaient de n’investir «que» dans des produits traditionnels, il faudrait se demander ce qu’elles apportent de plus par rapport à un épargnant individuel. Les caisses de pension ont l’avantage de pouvoir courir davantage de risques sur le long terme et de pouvoir investir dans d’autres produits. C’est ce qui les distingue de la plupart des investisseurs privés.

La formation des membres de conseils de fondation a longtemps fait débat au sein de la branche. De mauvaises décisions ont été prises par le passé. Vous intervenez dans le domaine de la formation: quelle est la situation aujourd’hui?
Je remarque qu’en règle générale, les membres des conseils d’institutions collectives ou communes sont très bien informés. Ils posent beaucoup plus de questions critiques que par le passé. Je ne peux que m’en féliciter, car ils assument ce faisant les responsabilités importantes qui leur sont confiées.

Les nouvelles exigences destinées à ce que les membres de conseils de fondation fassent davantage preuve de professionnalisme sont également source de nouveaux défis que la branche va devoir relever. Comment voyez-vous la situation?
Comme je vous l’ai déjà dit, j’ai une appréciation très positive des membres de conseils de fondation en général. Ils n’ont pas peur de prendre des décisions délicates. Certains d’entre eux sont d’ailleurs issus de la branche. Il faut cependant veiller à ce que des citoyens non experts, mais bien informés, siègent également dans ces instances. En effet, ils posent souvent les bonnes questions, celles qu’un professionnel n’ose parfois même plus aborder. C’est pourquoi je pense que trop d’exigences en la matière ne contribuera pas à améliorer la situation.

N’est-ce pas également un facteur d’augmentation des coûts, comme lorsqu’il faut faire appel à davantage d’experts?
Le danger existe. Toutefois, les responsables bien formés et expérimentés peuvent souvent se fier à leur bonne intuition en la matière: ils savent quand faire appel à des experts extérieurs et comment les utiliser de la meilleure façon possible.

 

André Tapernoux a débuté en 1999 en tant qu’actuaire vie collective chez Zurich Assurance. Il a ensuite rejoint Mercer (Suisse) en tant qu’expert et conseiller pour les caisses de pension, puis travaillé comme actuaire et conseiller chez Mercer Seattle, aux États-Unis, entre 2007 et 2009. De 2012 à 2016, il était responsable du Risk Management de la Commission de haute surveillance de la prévoyance professionnelle, avant de devenir en 2018 expert senior et associé chez Keller Experten. André Tapernoux est membre de l’Association Suisse des Actuaires; il fait partie du Comité de la Chambre Suisse des experts en caisses de pensions et préside l’association Renseignements LPP.

Share: