L’investissement d’impact : une intentionnalité allant au-delà des scores ESG

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Par Safeya Zeitoun, Head of Impact et Ramkumar Narayanan, Head of Research & Investments, Tameo Impact Fund Solutions SA

Les investissements durables bénéficient d’afflux records de capitaux publics et privés chaque année et représentent aujourd’hui près d’un tiers des actifs sous gestion à travers le monde. Une multitude de produits financiers composent ce secteur en plein essor. On parle généralement d’investissement ou fonds ESG, eux-mêmes englobant de nombreux axes d’intégration de facteurs ESG dans la prise de décision d’investissement (exclusion ou best-in-class pour en citer certains). L’investissement d’impact fait aussi partie de ces approches liées à la durabilité, certes à moindre échelle, et souvent associé à l’investissement ESG, bien qu’ils soient très différents l’un de l’autre.

La distinction majeure réside dans l’intentionnalité de l’investissement lui-même, qui est celui de générer un impact positif social et environnemental en parallèle à un rendement financier. Une étape qui va au-delà de l’investissement ESG qui s’attelle à financer les entreprises avec les meilleures pratiques d’un point de vue ESG, mais sans mesures tangibles sur leur finalité pour la société. Bien qu’en forte croissance, l’investissement d’impact reste aujourd’hui un marché de niche et sous-jacent de l’univers des investissements durables. Ceci notamment en raison de son positionnement et de l’accessibilité de produits sur le marché pour l’investisseur lambda. Si les possibilités de placements ESG sont prévalents sur les marchés cotés et développés, l’investissement d’impact est le plus souvent orienté vers des entreprises non-cotées basées dans des pays en voie de développement, et dont l’accès pour le grand public est davantage restreint.

C’est donc à travers des gérants de fonds spécialisés dans l’investissement d’impact que l’investisseur doit se tourner le plus souvent. Un secteur qui s’est vu grandir à partir des années 1990 et estimé aujourd’hui à près de 40 milliards de dollars dans lequel la Suisse détient une position de leader en termes de masse sous gestion (35% du marché). Cet écosystème suisse offre aujourd’hui des fonds impact diversifiés au niveau des thèmes (climat, agriculture, éducation, microfinance et autres) et des classes d’actifs qui sont proposés par des gérants locaux avec une emprise internationale et ayant l’expertise adéquate pour parfaire les ambitions de rendements financiers, sociaux et environnementaux des investisseurs.

Il va de soi que la mesure de l’impact de ces stratégies fait partie intégrante de l’offre de service. Cette mesure a considérablement évolué au cours des 20 dernières années avec davantage d’exigences en matière de transparence et de responsabilité quant à la performance d’impact de la part des investisseurs. Les gestionnaires spécialisés et les réseaux de l’industrie ont collaboré pour développer des outils et des normes permettant de mesurer et de gérer la performance d’impact (par exemple, le système IRIS+ du Global Impact Investing Network et le Harmonized Framework for Impact Reporting for Green Bonds de l’International Capital Markets Association). Dans ce contexte, certains secteurs sont plus avancés que d’autres. Par exemple, les indicateurs d’impact sur les investissements en microfinance sont relativement standardisés compte tenu de la maturité et du volume des investissements dans ce secteur. Le secteur du climat et de l’énergie a de même progressé assez rapidement ces dernières années, poussé par un cadre règlementaire entré en jeu par suite des Accords de Paris de 2015 et l’adoption du règlement européen sur la publication d’informations en matière de durabilité dans le secteur des services financiers.

Malgré ces avancées, la mesure d’impact reste aujourd’hui une pratique hétérogène au sein des parties prenantes, avec un manque d’harmonisation d’indicateurs comparables d’un produit à un autre. Tous les gestionnaires de fonds impact ne s’appuient pas sur les cadres de l’industrie pour rendre compte de leur performance d’impact, et ils ne sont pas tenus de le faire. En outre, même au sein des cadres existants, l’accent est mis sur les indicateurs liées à la portée (par exemple, nombre de personnes ou d’entreprises financées) et les caractéristiques des bénéficiaires finaux (par exemple leur sexe ou leur localisation), et moins sur les relations de cause à effet des investissements, qui sont plus difficiles et coûteux à mesurer.

C’est une problématique moins en vigueur pour les investissements ESG qui par définition auront moins de données sur la performance d’impact des entreprises visées. La pratique courante consiste à s’appuyer sur les notations ESG (par exemple, de MSCI, Sustainalytics, ISS) pour sélectionner les investissements durables. Cependant, les notations ESG ne sont pas une mesure de l’effet des investissements sur les personnes ou la planète, mais plutôt une mesure de la façon dont les facteurs de risque ESG affectent la performance financière d’une société. Par conséquent, les entreprises dont l’empreinte carbone est énorme sans mécanismes de réductions en place peuvent bénéficier d’une très bonne note ESG si leurs pratiques ne présentent aucun risque pour leurs rendements futurs. Il s’agit d’une distinction très importante entre les notations ESG et la mesure d’impact, et très à même d’accentuer le risque d’ « impact washing ».

À l’avenir, alors que davantage de capitaux continueront d’être canalisés vers les investissements d’ESG et d’impact, il est impératif que les investisseurs aussi bien issus de la finance traditionnelle que de la finance de développement soient sensibilisés sur le sujet afin d’être vigilants lorsqu’ils sélectionnent des investissements durables les plus adéquats possibles. Ceci passera par une plus grande normalisation et un consensus des gestionnaires d’actifs sur leurs pratiques de mesure d’impact, afin de proposer aux investisseurs un cadre de comparaison efficace sur l’impact de différents investissements sur la société et l’environnement.

Safeya Zeitoun dirige les solutions d’impact chez Tameo. Elle bénéficie de plus de 5 ans d’expertise dans l’évaluation de l’impact social et environnemental des investissements étant donné son expérience chez Symbiotics SA, un gérant de fonds spécialisé dans le domaine de l’impact. Durant cette expérience, Safeya a également contribué aux initiatives du secteur en matière de gestion des performances sociales. Auparavant, elle était chercheuse au « Access to Knowledge for Development Center » de l’Université américaine du Caire. Safeya est titulaire d’un Master en Economie Internationale de l’Institut de Hautes Etudes Internationales et du Développement de Genève (IHEID) et d’une Licence en Economie de l’Université américaine du Caire.

Ramkumar Narayanan dirige les solutions de recherche et d’investissements chez Tameo. Avant de rejoindre Tameo, Ramkumar a travaillé durant 8 ans chez Symbiotics SA, contribuant aux diverses recherches de la société sur les fonds et marchés de microfinance, ainsi que de la mise en place des outils et du cadre de reporting sur la performance sociale des investissements. Auparavant, il a travaillé pendant plus de 3 ans au World Microfinance Forum Geneva, dirigeant un groupe de travail visant à sensibiliser sur les défis et opportunités liés au déploiement d’investissements privés en microfinance envers la Chine. Ramkumar est titulaire d’un Master en Management Public et d’un Bachelor en gestion d’entreprise (HEC) de l’Université de Genève.

 

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