Nous devons créer en Suisse une vraie culture de l’asset management

213
0
Share:

Interview de Axel Schwarzer, Chief Executive Officer, Vontobel Asset Management
Par Jérôme Sicard– Photos: Juerg Kaufmann

En un peu plus d’une décennie, dans un environnement pourtant difficile, Vontobel Asset Management s’est imposé comme l’un des plus grands gestionnaires suisses, en grande partie grâce à sa stratégie de boutiques. Pour Axel Schwarzer, aux commandes, il y a encore une belle marge de progression, à plus forte raison si les acteurs suisses de la gestion d’actifs arrivent à se fédérer autour d’une vision commune.

En dix ans, vos encours ont plus que quadruplé. Ils atteignent aujourd’hui les 120 milliards de francs. Dans quels domaines avez-vous enregistré les plus fortes progressions sur cette période?
Axel Schwarzer: Essentiellement le fixed income, et plus particulièrement sur les marchés émergents, pris globalement, qu’il s’agisse de dette corporate, d’obligations souveraines en devises fortes et en monnaies locales ou encore de market blend. Dans cet environnement de taux bas, qui tire en longueur, nos clients privilégient aujourd’hui des solutions obligataires très flexibles. Les produits traditionnels sont à la peine. En même temps, il faut que ces solutions flexibles présentent une réelle valeur ajoutée.
C’est ce que nous nous sommes appliqués à faire sur le fixed income Emergents où nous avons réussi à intégrer une composante ESG.

Ces dix dernières années, quelles ont été pour vous les tendances les plus marquantes dans le secteur de l’asset management?
Ces dix dernières années, nous avons bien sûr assisté à la percée des investissements passifs. Les clients ne souhaitent plus trancher entre deux solutions et préfèrent combiner les deux. De plus en plus d’investisseurs se tournent donc vers des gérants à fortes convictions, capables de produire un alpha substantiel et vers des fonds indexés sur les marchés, disponibles à bas coût. En plein essor, le factor investing et le smart beta nous semblent des voies intermédiaires intéressantes. Et puis enfin, les private markets ont gagné en importance, ce qui me laisse perplexe, car les investisseurs renoncent en grande partie à la liquidité pour dégager des rendements au prix d’un levier élevé. Avec Vontobel Asset Management, nous n’avons pas l’intention de nous engager dans cette voie.
Enfin, nous constatons que nos clients sont intéressés non seulement par les produits, mais également par des solutions de placement sur mesure.

A terme, quels sont vos objectifs en termes d’encours?
Le volume de nos encours n’est pas notre préoccupation première, loin de là. Ce qui nous semble plus significatif, c’est la qualité de nos produits et leur valeur ajoutée pour nos clients. Les afflux ne doivent pas faire illusion. Ce qui importe au final, c’est la qualité de nos performances.

Et comment définissez-vous cette qualité?
Habituellement, vous vous comparez à un benchmark, mais pour des fonds comme les nôtres, ça tombe un peu à plat. Nous préférons donc nous comparer à nos concurrents immédiats, que nous suivons de très près. Si, pour un fonds donné, 90% d’entre eux se placent derrière nous, c’est que nous avons travaillé dans la qualité et que nos clients en sont les premiers bénéficiaires. Les notations de Morningstar, Citywire ou Lipper sont également un indicateur de qualité.

Sur l’ensemble de la gamme Vontobel, où vous situez-vous alors en termes de qualité?
D’abord, nous n’avons pas de fonds flagship qui puissent nous servir d’étendard. Par conséquent, nous nous efforçons de produire de bons résultats sur l’ensemble de la gamme. Notre modèle est fondé sur l’assemblage de plusieurs boutiques de gestion. Et pour chacune de ces boutiques, nous voulons au moins un ou deux fonds primés, 4 ou 5 étoiles Morningstar, dans les classes qui intéressent nos clients. Sur ces cinq dernières années, nous avons ainsi obtenu 276 distinctions majeures. Ces récompenses sont bien plus importantes à mes yeux que le cost income ratio!

En quoi consiste la stratégie de développement de Vontobel Asset Management?
Nous voulons déjà bien identifier les besoins de nos clients. Nous cherchons donc à distinguer les grandes tendances qui définissent les marchés sur le long terme. Ensuite, nous voulons que nos produits aient une dimension internationale et qu’ils puissent correspondre à nos clients partout dans le monde, en Asie, en Europe, en Amérique du nord ou en Amérique du sud.

Allez-vous poursuivre votre stratégie de niche?
Dans le secteur de l’asset management vous avez maintenant trois catégories distinctes. D’un côté les grands noms, comme BlackRock ou Fidelity, de l’autre les spécialistes comme nous, capables de produire de l’alpha avec des stratégies plus originales, et entre les deux une sorte de no man’s land composé de gérants d’actifs qui ne représentent rien. Donc oui, nous maintenons notre stratégie de boutique à fortes convictions, de même que la niche sur laquelle nous évoluons et qui est immense.

La Chine fait-elle partie de vos marchés cibles, puisqu’elle ouvre de plus en plus ses marchés aux investisseurs étrangers?
Nous réfléchissons à une stratégie pour la Chine. Je crois que ce pays mérite une approche vraiment spécifique. Pour bien se positionner sur ce marché, j’ai l’impression qu’il ne suffit pas d’avoir une jolie gamme de produits. Il faut l’accompagner d’offres digitales à destination des clients finaux. Vous devez pouvoir intégrer vos produits dans un écosystème digital afin que les investisseurs puissent accéder aux produits au moyen d’une application pour smartphone. S’en tenir au produit ne nous mènerait pas bien loin. Quoi qu’il en soit en Chine, il faut aussi tenir compte du nombre de clients et de l’accessibilité.

Aujourd’hui, pensez-vous avoir davantage de travail sur l’extension de votre gamme ou sur votre élargissement à d’autres marchés?
Sur ces deux points, nous nous sentons très à l’aise. Nos priorités consistent à développer pour nos clients les solutions dont ils ont besoin, en faisant preuve d’intelligence et d’originalité. Dans cette optique, nous nous appuyons non seulement sur nos hubs de New York, Londres et Milan, mais également sur nos capacités de production solides à Zurich. La plupart de nos gérants sont réunis ici sur Genferstrasse, y compris le pool Emerging Markets. Nous profitons les uns des autres, ne serait-ce que parce qu’il est facile d’échanger autour d’un café. Nous souhaitons continuer dans cette direction. Selon nous, il doit être dans l’intérêt de tous ses acteurs que le secteur de l’asset management en Suisse devienne à terme un grand centre d’excellence. Mais pour l’instant, il en est encore assez loin.

Que lui manque-t-il?
Nous travaillons avec la plateforme asset management de l’Association suisse des banquiers, à laquelle j’appartiens, et la Sfama. Nous devons d’abord créer une vraie culture de l’asset management et, pour y parvenir, il faut que nous soyons bien clairs sur ce qu’englobe ce terme, en commençant par distinguer précisément les actifs relevant de l’asset management et ceux relevant du wealth management avant de les présenter comme tels. En Suisse, nous avons encore le tort de les mélanger et de ne pas trop savoir s’il faut les créditer à la branche de l’asset management ou à celle du wealth management. Nous devons nous montrer beaucoup plus disciplinés sur ce point. De la même façon, nous devons aussi nous entendre sur une terminologie commune qui facilite la compréhension et l’adhésion de tous. Il faut en passer par là pour que la gestion d’actifs « made in Switzerland » s’impose comme une grande marque, suivant en cela l’exemple des Etats-Unis, de l’Angleterre, de la France ou de l’Allemagne.

Qu’est-ce qui freine?
En Suisse, la gestion d’actifs est très souvent perçue comme une annexe de la gestion de fortune. C’est regrettable car nous avons ici tout le talent nécessaire pour qu’elle devienne une discipline concurrentielle au plan international et marque des points avec une force de proposition claire.

Quels sont les éléments que vous souhaiteriez intégrer dans cette proposition?
La Suisse a notamment une compétence réelle dans le domaine des investissements ESG que nous pourrions renforcer. Avec la proximité des grandes écoles, ETH à Zurich, EPFL à Lausanne, nous avons d’extraordinaires ressources pour avancer dans le digital, en exploitant tout le potentiel de l’intelligence artificielle, de la blockchain ou du big data. Pour ce qui est du digital, je vois deux axes sur lesquels nous devons nous structurer. Le premier est orienté produit. Il s’agit d’optimiser la recherche de performance de même que la gestion du risque. Le second est orienté client. Il faut en effet pouvoir lui offrir un environnement multi-canal et un écosystème dans lequel il se sente aussi confortable que s’il naviguait dans l’univers Apple. Beaucoup de choses restent à faire. Il ne fait aucun doute pour moi que l’asset management en Suisse a un futur très prometteur.

Sur la base de quelles promesses?
Le wealth management reste la discipline de prédilection du secteur financier suisse, mais il gagne en complexité. Les produits de l’asset management seront autrement plus faciles à exporter dans le monde que les services du wealth management qui se heurtent à de nombreux obstacles réglementaires selon les juridictions ciblées. Pour moi, l’asset management peut vite marquer des points sur la place financière suisse, si l’on développe de manière ciblée le site de production et que l’on met davantage nos atouts en avant.

Share: