«Nous devons laisser au marché davantage de place dans la prévoyance professionnelle»

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Interview de Pascal Kuchen, CEO, La Collective de prévoyance – Copré

Par : Andreas Schaffner – Photos : Karine Bauzin

Pascal Kuchen, directeur général de La Collective de prévoyance – Copré, appelle à une réforme rapide de la prévoyance professionnelle. Cette réforme doit aussi mettre davantage en concurrence les différentes caisses et fondations. Il estime que la situation actuelle n’est pas seulement injuste pour les jeunes. Elle pèse également sur les PME qui ont de plus en plus de difficultés à trouver des solutions pour leur système de retraite.

Que pensez-vous de la situation actuelle de la prévoyance professionnelle?
Pascal Kuchen: Elle est insatisfaisante: l’espérance de vie augmente continuellement, mais les taux de conversion restent à des niveaux trop élevés avec un taux minimal LPP toujours fixé par les instances politiques. .

Ces deux paramètres auraient dû être adaptés il y a 20 ans.
Absolument, mais nous savons que les différentes révisions concernant la prévoyance ont toutes échoué ces dernières années.

En théorie, cela ne vous affecte pas. La plupart des caisses et fondations disposent de solutions enveloppantes . Elles procèdent en quelque sorte à une comptabilisation globale des parties obligatoire et surobligatoire.
En théorie, oui. Mais en pratique, certaines incidences sur la prévoyance professionnelle nous affectent: tout d’abord, la redistribution entre jeunes et aînés est un sujet majeur, même s’il a perdu en intensité ces dernières années.

Voyez-vous d’autres inconvénients?
Regardez ce qu’il s’est passé en 2021, une année particulièrement favorable pour les placements: certaines caisses ont pu dégager jusqu’à 9% de rendement, dont 6% pour Copré. D’autres caisses avec des effectifs de rentiers plus importants et croissants ont manqué de flexibilité et eu besoin des revenus des actifs pour constituer les réserves nécessaires pour les rentes. Cette situation n’est pas tenable.

Mais c’est le jeu de la concurrence, non?
Oui, mais ce n’est pas un choix: une grande caisse avec beaucoup de rentiers est contrainte d’avoir une solution qui n’est pas adaptée au marché. Elle doit choisir cette solution faiblement rémunérée.

Donc, selon vous, nul besoin d’être fort en maths pour voir où le bât blesse?
Tout à fait. Chacun sait, de par son expérience personnelle, qu’un homme qui prend sa retraite à 65 ans a encore en moyenne 20 bonnes années devant lui. Chez les femmes, l’espérance de vie est encore plus élevée. D’un point de vue purement mathématique, le taux de conversion devrait se situer à 5%. Nous en sommes encore à 6,8%. Il faut revoir de toute urgence ce taux. Mais j’ai bien conscience du fait des difficultés qu’une telle démarche pose encore sur le plan politique.

Quels sont pour vous les principaux défis?
Il s’agit des paramètres prépondérants de la prévoyance professionnelle: le taux de conversion et le taux minimal. Mais le durcissement réglementaire pose également problème.

Vous parlez du renforcement de la surveillance des institutions collectives et communes? Cela ne s’est pas fait sans raison, il y a quand même eu quelques incidents dans ce domaine.
Je veux parler de la la Commission de haute surveillance de la prévoyance professionnelle, la CHS PP. Je ne peux cautionner cela car il s’agit d’incidents isolés. La Suisse tend à légiférer à partir de cas isolés et ne voit pas la situation dans son ensemble.

Selon la CHS, ce processus peut avoir une incidence positive sur les coûts du 2e pilier. Mais il comporte aussi des risques.
Une chose est certaine: plus de réglementation entraîne plus de coûts. Et je doute qu’exiger davantage de formation pour les responsables de caisses soit vraiment la solution. Par ailleurs, il importe de veiller à ce que le coût des experts n’augmente pas. Sinon, la prévoyance se renchérit au détriment des assurés.

Mais il y a eu des cas de fondations collectives où les entreprises affiliées ont souffert.
Il y en a eu, et je le déplore. Mais comme je l’ai dit, juger toute une branche sur ces cas isolés va trop loin.

Par quoi faudrait-il commencer alors? La CHS PP a tout de même reconnu que les fondations collectives revêtaient une importance systémique.
L’importance des fondations collectives a augmenté ces dernières années et continuera d’augmenter. Il y a donc bien une certaine importance systémique. Pourtant, de nombreuses PME ne trouvent aujourd’hui aucune solution.

Comment expliquez-vous cela?
Un exemple: la fondation Institution supplétive LPP connaît actuellement une forte croissance. Pourquoi? Parce qu’elle accueille toutes les PME qui ont été refoulées par les assurances ou leurs fondations collectives ainsi que par les fondations collectives indépendantes en raison de leur structure d’âge. Selon moi, ce n’est pas normal. Le marché devrait jouer un plus grand rôle dans la prévoyance professionnelle.

Mais en fin de compte, c’est une question de prix: les PME ne veulent pas s’acquitter de ces primes.
Pas seulement. Nous avons aussi un problème d’ordre systémique. Et naturellement, il manque le tiers cotisant: le marché financier n’est pas le pilier central.

Concernant les enjeux en matière de régulation, notamment la flexibilisation et la politique d’investissement: quelle est votre position?
Nous sommes très flexibles et saisissons les opportunités qui s’offrent à nous dans les limites de la réglementation existante. Il y a 10 ou 20 ans, il aurait été inconcevable de ne détenir que 11% d’obligations. Aujourd’hui, c’est chose faite. Et nous détenons 15% de placements alternatifs. La diversification nous a aidés à dégager de bons résultats en 2021 et à amortir les chocs, notamment la guerre en Ukraine, en 2022.

Que pensez-vous de la possibilité d’investir dans des infrastructures?
C’est extrêmement intéressant et nous apprécions que les infrastructures soient désormais considérées comme une classe d’actifs à part entière selon l’OPP2. Les infrastructures affichent de bonnes qualités de diversification sous forme de revenus stables et peu corrélés aux placements traditionnels. Sur ce point, l’OPP2 ne donne pas de directives concrètes, mais ces investissements peuvent être effectués aussi bien en Suisse qu’à l’étranger.

Ce n’est pas sans risque.
Bien évidemment, la prudence est de mise, comme pour le processus d’investissement en général. Nous comptons parmi les plus grandes caisses de pensions avec une pyramide d’âge favorable et pouvons donc être plus flexibles que celles ayant des engagements de rente élevés.

Infrastructure et durabilité vont généralement de pair. Quelle importance revêt pour vous les critères ESG à l’échelle du portefeuille?
Bien évidemment, ils sont également très importants. Dans ce domaine aussi, nous nous efforçons de faire passer les intérêts des assurés au premier plan. Les placements doivent être non seulement durables, mais également rentables.

Concrètement, dans quels domaines avez-vous fait la bascule?
Au niveau des actions, nos placements sont 100% ESG. Mais nous nous sommes également clairement positionnés en faveur de ces critères au niveau des obligations. Concernant l’immobilier, apportons une attention particulière à la consommation d’énergie.

Initialement fondée par la Banque Populaire Suisse en 1974, La Collective de Prévoyance (Copré) est devenue une fondation indépendante en 1988. Au 31 décembre 2021, la fondation gérait 4’483 milliards d’actifs de prévoyance. La performance des placements s’est établie à 10,5% en 2021. Ce résultat tient essentiellement aux engagements dans les fonds de private equity (performance annuelle supérieure à 40%), suivis des actions cotées (+20% par rapport à 2020).

Pascal Laurent Kuchen, né en 1971, est directeur général de La Collective de prévoyance – Copré depuis février 2018. Il a démarré sa carrière au sein de Bâloise Assurance et Expertisa Columna à Berne. Il a ensuite occupé divers postes chez AXA Winterthur, dont celui de responsable de l’administration en Suisse romande. Avant de rejoindre Copré, Pascal Kuchen a été membre du comité de direction d’AXA Vie en tant que directeur, responsable Marché autonome & Suisse romande. Il est titulaire d’un diplôme en Insurance Management HSG de l’université de Saint-Gall.

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