«Nous jetons un pont entre les banques traditionnelles et les actifs numériques»

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Interview de Mathias Imbach, Chief Executive Officer, Sygnum

Par Andreas Schaffner – Photos : Jürg Kaufmann

Depuis cinq ans que Sygnum existe, ses fondateurs se sont fixés pour objectif de rapprocher le monde bancaire de celui des digital assets. Au cœur de sa stratégie, Sygnum veut permettre aux banques, aux family offices et aux gérants indépendants de développer, stocker et négocier des actifs numériques dans un environnement réglementé. Un mouvement qui semble pour le moment bien lancé, malgré la crise des cryptos, comme l’explique Mathias Imbach.

Comment analysez-vous la faiblesse actuelle des cryptos?
Matthias Imbach: Depuis 2012, j’ai traversé plusieurs crises crypto et je les considère désormais comme des opportunités. EIles permettent aux équipes qui pensent et investissent à long terme de développer l’offre de services avec calme et concentration, d’entretenir la proximité avec les clients et de se préparer de manière optimale à la prochaine vague d’adoption.
Lorsque l’on opère dans une industrie en plein développement comme la nôtre, il est important de ne pas perdre pied pendant les phases de boom mais aussi de ne pas paniquer pendant les phases de correction, en commençant à penser à court terme.

Comment vous-y prenez vous?
Nos valeurs et notre culture sont essentielles à notre succès et nous tenons à y rester fidèles malgré la croissance rapide de l’équipe. Ce qui n’est pas si facile. D’autant que nous sommes maintenant plus de 220 collaborateurs en Suisse et à Singapour.

D’où vient votre fascination pour la technologie blockchain?
La blockchain combine diverses approches technologiques, dont plusieurs, comme certains éléments cryptographiques, ont été développées dans les années 70 déjà. Au final, cela révolutionne la notion de valeur dans l’Internet. Désormais, des originaux, et non des copies, comme par exemple des messages Twitter ou des entrées Wikipedia, peuvent être transmis en toute sécurité entre les parties, sans intermédiaires. Ce qui peut changer de manière significative la façon dont nous traitons l’argent, la propriété, les données personnelles et les interactions en général. Les entreprises technologiques que j’ai visitées au fil du temps avec Ratan Tata, par exemple dans la Silicon Valley, misent beaucoup sur l’utilisation centralisée des données des utilisateurs. Ce n’est pas du tout le cas de la technologie blockchain, et notamment du Bitcoin. L’approche décentralisée de cette technologie m’était beaucoup plus sympathique, moi qui aime la liberté. C’est difficile à croire, mais dans une phase initiale je me suis même dit qu’il n’était pas nécessaire de devenir une banque. Depuis, je suis revenu à plus de pragmatisme et j’ai compris que «l’avenir se construit en respectant le passé».

Vous avez en effet créé une vraie banque. Qu’est-ce qui a fait pencher la balance?
D’une part, nous sommes convaincus que les systèmes décentralisés font sens et sont, au final, plus sûrs et plus démocratiques que l’infrastructure Internet actuelle. Mais, d’autre part, nous comprenons que des problématiques telles que la lutte sans compromis contre le blanchiment d’argent ou la nécessité de dossiers clients respectant toutes les réglementations, sont tout aussi importants. Ce n’est qu’en nous pliant à ces contraintes que nous pourrons parvenir à une véritable adoption durable de ces nouvelles technologies.

N’est-ce pas contradictoire?
Non, la gestion de l’argent est un sujet hautement émotionnel qui repose sur la confiance. Sygnum offre cette confiance. Certes, nous sommes Blockchain et «Cloud First», mais nous respectons toutes les normes de sécurité qui sont nécessaires d’un point de vue réglementaire pour protéger nos clients et leurs données. Ce qui n’est pas si évident. L’intégration des actifs numériques dans les systèmes bancaires traditionnels est complexe. Ceci dit, en nous implantant sur un terrain vierge, nous avons pu aborder les choses différemment de ce qui existait déjà. Avec notre approche B2B, nous soutenons les banques dans ce processus sans qu’elles aient à nous céder la relation client.

Parlons donc de ce que propose Sygnum. Comment reliez-vous les deux mondes?
D’une part, nous nous concentrons sur l’ensemble de la chaîne de valeur des actifs numériques. De l’autre, nous soutenons aussi bien les passionnés de cryptos et les entreprises existantes que les débutants, à l’interface entre les monnaies fiat et les cryptos, les stablecoins et les asset tokens. Cela comprend la conservation sécurisée, le négoce 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, les opérations de crédit, les produits d’asset management, la tokenisation ainsi que des solutions d’investissement personnalisées. Il peut s’agir par exemple de stratégies de couverture au moyen d’options. Nous avons intégré tout cela dans une plateforme technologique qui est également à la disposition d’autres banques, mais aussi de family offices et de gestionnaires de fortune indépendants.

La transformation numérique de la place financière n’est-elle pas trop lente pour vous? Il semble que la tokenisation des actions ne se soit pas encore vraiment produite…
Effectivement, la tokenisation ne s’est pas développée aussi rapidement que je l’avais prévu il y a quatre ans. Il manque toujours une infrastructure holistique et un nombre suffisant d’acteurs réglementés qui peuvent conserver et négocier les tokens émis. Mais ce n’est toutefois qu’une question de temps, car les avantages sont évidents, la technologie fonctionne, le cadre juridique et réglementaire en Suisse est clair. D’ailleurs, Sygnum a déjà réussi à mettre sur le marché et à vendre les projets les plus divers. La tokenisation d’un tableau de Picasso, par exemple.

L’un des plus grands obstacles à l’acceptation des actifs numériques est, outre la complexité, la facilité d’utilisation pour les clients. Qu’en pensez-vous?
On pourrait en effet améliorer la convivialité des applications blockchain. Les utilisateurs ne s’intéressent pas à la partie technique, en arrière-plan. Mais nous n’en sommes qu’au début. Il faudra sans doute encore quelques années avant que les applications Web 3.0 soient accessibles au grand public de manière simple et intuitive. Cela dit, les progrès réalisés dans ce domaine au cours des cinq dernières années sont déjà considérables.

Parlons donc un peu de Web 3.0 et de Metaverse. Quelles sont vos perspectives?
L’identité réelle et l’identité numérique fusionnent de plus en plus. De nouveaux business models en découleront. Il existe déjà aujourd’hui des «architectes» dans les métavers qui «construisent» des maisons et des bureaux numériques. Nous passons tellement de temps dans le monde digital que nous voulons, là aussi, nous différencier, construire notre propre identité, comme dans le monde réel. La technologie blockchain permet de le faire, par exemple au moyen de NFT. Quant au Web 3.0, il a pour objectif de récompenser avec des tokens ceux qui contribuent à l’effet de réseau. Ils deviennent ainsi propriétaires d’une partie de ce réseau. Cela contraste avec le Web 2.0, où peu d’entreprises profitent de ces effets de réseau. Pourtant, des géants du Web 2.0 comme Facebook, ou plus récemment Meta, tentent d’imposer leurs règles aussi dans ce domaine. Quant à moi, j’espère que c’est l’approche Web 3.0 qui triomphera à moyen terme.

Vous êtes désormais également représentés dans le métavers avec un hub.
Exactement. Nous partons du principe qu’une présence dans le métavers – ou dans plusieurs – deviendra de plus en plus importante pour les banques au cours des prochaines années. En tant que pionnier dans le domaine des actifs numériques, nous voulions être la première banque suisse à nous y établir. Nous le faisons avant tout pour accumuler de l’expérience.

Comment se présente votre stratégie NTF?
Nous en sommes au début. Avec notre nouvelle plateforme NFT, nous facilitons l’entrée sur ce marché. Chez nous, les entreprises peuvent non seulement développer et émettre des NFT, mais aussi les conserver et les négocier ultérieurement, au contraire d’autres émetteurs qui ne proposent pas eux-mêmes la conservation de leurs NFT. Le cœur de notre nouvelle offre reste ici encore la conservation réglementée et sécurisée des actifs.

Pour financer cette stratégie Web 3.0, vous avez levé 90 millions de dollars lors d’un tour de financement, fin 2021, juste avant le krach des cryptos. Comment allez-vous employer cette somme?
Le marché et l’environnement macroéconomique ont en effet changé de manière significative en 2022. Quant à nous, solidement financés, nous avons bien commencé l’année. Grâce à ces fonds, nous pouvons développer de nouvelles offres Web 3.0 et continuer à étendre notre plateforme technologique. Nous finançons aussi notre expansion sur de nouveaux marchés ainsi que le développement commun et la distribution internationale de produits avec de nouveaux investisseurs stratégiques. L’accent est mis ici en particulier sur l’Asie, mais aussi sur le Luxembourg et Abu Dhabi.

Ce tour de financement vous a non seulement permis de convaincre un gros actionnaire connu – la société de services financiers hongkongaise Sun Hung Kai, il a aussi fait grimper votre valorisation post-money à 800 millions de dollars.
Oui, mais ce qui est encore plus important, c’est que, comme lors de tous les précédents tours de financement, un grand nombre de collaborateurs ont participé en tant qu’investisseurs individuels. Avec les quatre fondateurs, les membres du comité directeur et le conseil d’administration, ils détiennent toujours la majorité de l’entreprise. Ils profitent donc également de l’augmentation de la valeur de Sygnum.

Que représente pour vous le segment des gérants indépendants?
Pour nous, c’est l’un des groupes de clients qui connaît la plus forte croissance. C’est pourquoi nous n’avons cessé d’élargir notre offre pour les GFI et les multi family offices. Nous constatons notamment un grand intérêt de la part des gestionnaires de fortune. Ils souhaitent élargir leur offre à un groupe cible plus jeune. Avec nous, ils peuvent, en outre, s’appuyer sur une institution réglementée qui leur offre la sécurité dont ils auront besoin lorsqu’ils seront à leur tour réglementés par la FINMA à partir de 2023.

Quelles sont les offres qui s’adressent spécifiquement à eux?
Nous proposons des solutions sur mesure aux gérants indépendants, aux multi family offices et à leurs clients finaux. Sygnum devient leur partenaire bancaire réglementé et un guichet unique pour les actifs numériques, qui répond à tous leurs besoins, du custody au trading, en passant par le lending, l’asset management, les AMC ou la tokenisation. Nous proposons en outre une plateforme en ligne ultramoderne qui leur permet de gérer et de négocier leurs cryptomonnaies 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Une API permet aux données de circuler depuis et vers leurs systèmes de portfolio management ou de négoce.
Nous nous mettons à la disposition des GFI. Non seulement pour des réunions communes avec des prospects et des clients, mais aussi pour la formation de leurs collaborateurs. Nous avançons ensemble…

  • Sygnum a été la première banque suisse à ouvrir dans le métavers. Son hub s’agrémente d’une réceptionniste CryptoPunk, d’une galerie interactive NFT et d’un espace événementiel.
  • En janvier 2022, Sygnum a réussi à lever 90 millions de dollars dans un tour de table de série B, une opération qui lui permis de voir sa valorisation atteindre les 800 millions de dollars, cinq ans après sa création.
  • Sygnum propose également des solutions en marque blanche aux banques, qui peuvent alors offrir des services crypto-bancaires flexibles et réglementés à leurs clients. C’est le cas par exemple de Bordier et de VZ VermögensZentrum.

Avant de se lancer dans l’aventure Sygnum, Mathias Imbach était le directeur général de RNT Associates, la plateforme d’investissement personnelle de l’industriel indien Ratan N. Tata. Il y a dirigé plusieurs investissements en capital-risque et en private equity. De même, il a participé à des opérations boursières à travers le monde dans le domaine de la blockchain. Mathias Imbach a commencé sa carrière chez Bain & Co, le cabinet de conseil, avec comme clients des fonds de private equity, des family offices et des entreprises technologiques. Il a fondé Sygnum en 2017 aux côtés de Luka Müller et Manuel Krieger. Fin 2021, Sygnum gérait plus de 2 milliards de dollars d’actifs, pour un millier de clients institutionnels. Mathias est titulaire d’un doctorat de l’Université de Saint-Gall et d’un Master of Science de la London School of Economics.

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