«Nous recherchons des marques iconiques auxquelles nous pouvons donner un nouvel élan»

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Interview de Philippe Camperio, Chief Executive Officer, Haeres Capital

Par Jérôme Sicard – Photos : Karine Bauzin

Passé maître dans les subtilités du private equity, une discipline qu’il pratique depuis plus de 20 ans, Philippe Camperio anime Haeres Capital, une boutique spécialisée dans le luxe et le lifestyle. Son créneau : les « belles endormies », des marques légendaires qui languissent, à l’exemple de Borsalino, le célèbre chapelier italien récupéré en 2017 pour une relance énergique.

En termes de formats, montants et durées, quelles sortes d’investissements proposez-vous au travers de Haeres Capital?
Philippe Camperio: Notre format d’investissement est la prise de participation – et le plus souvent la prise de contrôle –  dans des marques qui appartiennent à l’univers Luxe et Lifestyle et qui présentent un fort potentiel. Les capitaux que nous apportons servent à financer la croissance, à optimiser les ressources opérationnelles et financières, voire à mener une restructuration. Les montants investis varient, mais nous parlons en général de valeurs d’entreprises qui oscillent entre 15 et 30 millions d’euros. Haeres Capital n’est pas un fonds d’investissement et il n’a donc pas de maturité, ce qui nous apporte une grande flexibilité lorsque nous analysons nos cibles.

Avec quels types d’investisseurs avez-vous l’habitude de travailler?
À chaque opération, nous syndiquons entre le tiers et la moitié de l’investissement en ayant recours à un club deal ou à un tour de table dans lequel nous tenons le rôle d’investisseur principal. La syndication a lieu au niveau du capital de la cible, et en minoritaire. Les investisseurs qui se joignent à nous sont des familles, des entrepreneurs ou des gestionnaires représentant leurs clients. Ils sont répartis entre l’Europe et l’Asie. Quand ils s’engagent, c’est parce qu’ils ont exprimé une affinité avec la cible, en particulier pour des questions de positionnement de marché, de produits, de maturité ou de géographie.

Sur quels secteurs porte plus particulièrement votre expertise?
Depuis 2015, nous sommes vraiment spécialisés dans le luxe et le lifestyle. Nous avons beaucoup appris sur ce secteur au cours des sept dernières années. Dans nos investissements, nous recherchons donc avant tout l’excellence de la marque et de son produit. C’est notre premier critère. L’héritage, ce que l’on appelle en anglais le «legacy», est tout aussi fondamental pour nous. Nos marques doivent procurer une émotion à leur audience, un sentiment d’appartenance et une satisfaction à toute épreuve sur la qualité du produit et du service qui l’accompagne. Une fois ces points validés, nous montons un « business case » pour un développement de marque, de produits et de marchés.
Le profil de l’équipe que nous avons constituée reflète d’ailleurs parfaitement notre positionnement luxe et lifestyle. Giacomo Santucci est un ancien CEO de Gucci et il a officié comme COO chez Dolce Gabbana ; Jérôme Macario a œuvré pendant quinze ans dans les directions financières de Kering et il a été CFO puis COO de Brioni ; et il y aussi parmi nous Alberto Nathanson, ex-Group CFO de Bulgari. Nous avons réussi à nous adjoindre les services de grands professionnels auxquels devraient se joindre bientôt un directeur « branding ». Ils sont soutenus par une équipe de six personnes qui rassemblent des juristes spécialisés dans le corporate et la propriété intellectuelle, des analystes financiers et des business developers.

En quoi consiste votre stratégie d’acquisition?
Notre modèle se base sur ce que l’on appelle «le réveil de belles endormies». Nous recherchons des marques iconiques auxquelles nous pouvons donner un nouvel élan en les emmenant sur de nouveaux territoires, qu’ils soient physiques ou digitaux. Avec l’équipe de Haeres, nous avons mis sur pied une stratégie d’investissement, et forcément de gestion, qui consiste à identifier et se porter acquéreurs de sociétés «hors radar». Elles n’intéressent pas les grands fonds de private equity ou les groupes du luxe parce qu’elles sont trop petites ou trop complexes. De même, elles sont trop importantes pour des entrepreneurs qui souhaiteraient réaliser un management buy-out.

Un exemple de « belle endormie »?
Je pense bien évidemment à Borsalino, la célèbre marque de chapeaux italienne qui sommeillait, pour ainsi dire, lorsque nous avons effectué nos premiers travaux d’approche en 2015. Il nous a fallu du temps pour boucler le deal, conclu trois ans plus tard, mais j’ai compris très vite qu’il fallait renouveler le management pour être sûr de pouvoir réveiller cette marque absolument magnifique.

Qu’avez-vous aujourd’hui dans votre portfolio?
Nous avons bouclé deux exits au cours des trois dernières années. Haeres détient toujours une participation importante dans Borsalino et nous sommes sur le point d’achever l’acquisition de deux marques de luxe italiennes qui devraient compléter le portefeuille pendant l’été. Nous étudions aussi deux nouveaux dossiers pour un closing attendu avant la fin de l’année. Il est très difficile de trouver des dossiers qualifiés. Imaginez : pour faire une acquisition, c’est environ quinze cibles analysées et donc peut-être 50 dossiers à identifier. Or, le marché est petit et discret. Il faut donc savoir « battre le terrain ».

De quelle manière vous impliquez-vous dans vos deals?
Ce qui nous distingue c’est notre très forte implication, quasi journalière, dans la gestion de l’entreprise. Nous venons nous placer au cœur de l’action ! Notre équipe est extrêmement proactive car nous assumons les positions de CEO et de CFO ad interim. Nous prenons aussi en charge les fonctions business development, marketing et juridique. Nous cherchons donc à «débloquer» de la valeur au sein de l’entreprise en intégrant de nouvelles ressources, en restructurant là où c’est nécessaire et en «fédérant» les collaborateurs, puisqu’ils sont notre principal actif.
En fait nous avons un modèle très particulier que je n’ai pas vu ailleurs dans l’industrie du luxe. Nous concentrons des professionnels ultra qualifiés sur Haeres, la holding, et nous les mutualisons ensuite sur les différents projets que nous animons. C’est beaucoup plus enrichissant pour l’équipe qui se retrouve sur plusieurs fronts en même temps.
En revanche, ce modèle est très chronophage et nous ne pouvons pas gérer trop d’investissements simultanément. Nous nous limitons à cinq participations à la fois.

En 20 ans, quelles ont été vos plus belles opérations?
Difficile de vous répondre. Avant de gérer Haeres Capital, j’ai travaillais dans le M&A et dans le private equity, sur la partie corporate finance. Nous avons réalisé de très belles opérations pour nos clients, environ 250, mais la plupart sont confidentielles. Chez Haeres, c’est indéniablement l’aventure Borsalino qui ressort. Elle nous a mis à rude épreuve avec une procédure d’acquisition et deux turnarounds successifs très complexes. J’ai l’impression que nous en sommes sortis grandis. Nous avons en effet acquis au passage un véritable pragmatisme et de bonnes compétences dans le monde du luxe, et plus particulièrement sur son segment italien où il faut savoir «naviguer» avec subtilité et conviction.

Vous qui avez plus de vingt ans d’expérience dans le secteur, comment voyez-vous évoluer le monde du private equity?
Ces dernières années, l’accès aux investissements dans cette classe d’actifs s’est démocratisé. Nous constatons un intérêt de plus en plus prononcé pour le private equity venant d’investisseurs qui se sentent plus proches de l’économie réelle et de l’entrepreneuriat. Je remarque également que ce secteur du private equity s’est institutionnalisé au fil du temps avec des effets très bénéfiques pour les investisseurs notamment en termes de transparence et de gouvernance. Dans ces domaines, les processus mis en place dans les sociétés aident à rassurer les investisseurs dans la prise de décision en amont et ils leur garantissent en plus une meilleure visibilité sur le suivi de l’investissement. Du coup, le marché devient beaucoup plus compétitif et l’accès au deal flow se durcit d’autant plus. C’est la contrepartie, mais nous travaillons dur pour obtenir cet accès à de belles opportunités.

Quelles sont vos ambitions pour Haeres?
Notre objectif est de multiplier la valeur actionnariale de chaque société en amenant de la valeur tout en maîtrisant les coûts, notamment grâce à notre plate-forme de mutualisation des coûts. Historiquement, nous sommes sensiblement au-dessus des performances du secteur.
Bien que nous n’avons pas d’obligation de maturité, puisque nous ne sommes pas un fonds, nous tendons vers une monétisation possible après quatre à six ans. Une fois cet objectif atteint, les actionnaires décident d’une éventuelle sortie, en partie ou en totalité, mais parfois, ils préfèrent continuer l’aventure à nos côtés.

Philippe Camperio dirige Haeres Capital, une société d’investissement privé qui possède et gère divers actifs dans les domaines du luxe et de l’immobilier. Philippe est également l’associé fondateur de Quest Partners, une boutique investment banking, créée en 2000, qui se concentre sur le private equity et le real estate. Quest Partners agit en tant que conseiller dans des fusions & acquisitions ainsi que dans des opérations de financement d’entreprise, Quest Partners accompagne également Haeres Capital dans ses activités d’investissement. Philippe Camperio est titulaire d’une licence en droit du King’s College de Londres et d’un master en finance de la Cass Business School, à Londres.

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