«Nous sommes deve­nus un acteur important pour la profession et pour la place financière»

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Interview de Nicole Curti, Présidente, Alliance of Swiss Wealth Managers, ASV-ASWM

Par Jérôme Sicard – Photos : Karine Bauzin

Fondée voilà six ans, L’Alliance des gérants de fortune suisses occupe un espace de plus en plus important sur la scène GFI. Elle regroupe près d’une quarantaine de membres avec des encours cumulés qui dépassent les 100 milliards de francs. En mars dernier, Nicole Curti en a été élue présidente pour fédérer les efforts de ses membres sur ces grands chantiers que sont la digitalisation, les investissements et la communication. Avec la conviction que les gérants de l’Alliance ont beaucoup à apprendre les uns des autres et que la profession dans son ensemble a encore un fort potentiel de développement pour peu qu’elle sache s’y préparer.

Quel bilan faites-vous des cinq premières années de l’Alliance, dont vous avez pris la présidence au printemps dernier?
Nicole Curti: Nous avons d’abord su grandir. Au départ, en 2016, l’Alliance était un groupe assez informel. Il rassemblait quelques grands gérants zurichois qui trouvaient nécessaire d’échanger et de partager avec leurs pairs, bien qu’ils soient concurrents, pour faire bouger les lignes. Mes prédécesseurs à la présidence et à la vice-présidence de l’Alliance, Felix Brem, Amaury Jordan, puis Kristian Bader, se sont montrés convaincants ! Aujourd’hui, l’Alliance compte une quarantaine de membres répartis sur toute la Suisse et, ensemble, nous sommes devenus un acteur important pour la profession et pour la place financière. En termes de membres, nous ne représentons peut-être que 2% du secteur des GFI, mais en termes d’encours, nous sommes à environ 20% puisque nous gérons un peu plus de 100 milliards de francs.
En cinq ans, nous avons donc réussi à créer une belle dynamique et à gagner une certaine reconnaissance. En mars dernier, par exemple, nous avons lancé les Custody Bank Awards qui auront lieu désormais tous les deux ans. Ils récompensent les meilleures banques dépositaires selon les appréciations de nos membres qui ont répondu à un questionnaire détaillé comprenant de nombreux critères. Vontobel, UBS, Safra Sarasin en ont été les premiers lauréats mais toutes les banques ont participé à la remise des prix et beaucoup nous ont appelés ensuite pour avoir un retour sur le sondage. Elles voulaient discuter avec nous des éventuels domaines sur lesquels elles pouvaient proposer des améliorations.
Bien que nous ne soyons pas une association professionnelle ou un organisme de surveillance, la Finma aussi a pris contact avec nous pour mieux nous connaitre et surtout pour mieux comprendre les besoins, les attentes et les préoccupations de nos membres. Aujourd’hui, nous avons une voix qui commence à porter.

Quelle a été la teneur de la conversation que vous avez eue avec la Finma?
J’ai été invitée à Berne avec Kristian Bader par la Finma pour discuter des gérants indépendants. Nous avons eu des échanges très intéressants. Comme je le disais, la Finma avait envie d’en savoir plus sur nos préoccupations et de voir également où nous en étions dans le processus d’obtention des licences sous le régime LSFin-LEFin. De notre côté, nous avions bien évidemment envie de faire valoir à la Finma notre point de vue sur la définition d’un cadre règlementaire qui soit cohérent avec les réalités du métier de gérant.

Quels messages clés avez-vous adressés?
Nous avons insisté sur la notion d’agilité. Nous sommes des PME et nous ne voulons pas avoir à créer des silos comme les banques pour se conformer à la règlementation. Nous devons préserver notre flexibilité, notre esprit d’initiative, notre capacité à réagir rapidement mais, dans la situation présente, la LSFin-LEFin nous impose une certaine rigidité. Et les auditeurs, d’après les premiers retours que nous en avons, ont tendance à se montrer encore plus stricts que les textes de loi ne le stipulent. Voilà ce que nous avons essayé de transmettre à la Finma.

Dans une logique de lobbying, quelles avancées aimeriez-vous obtenir pour la profession de gérant indépendant?
Nous ne souhaitons pas nous engager dans des activités de lobbying. Des associations comme l’ASG, l’ARIF ou VQF s’en occupent très bien. A l’Alliance, en tant qu’organisation professionnelle, nous voulons d’abord et avant tout proposer ou développer des solutions pour nos membres.

A ce propos, quelles relations entretenez-vous avec ces associations : ARIF, ASG, VQF et autres?
Nous en avons très peu, en dehors du fait que nos membres sont souvent affiliés à l’une de ces associations. Elles se concentrent essentiellement sur les aspects règlementaires, ce qui n’est pas notre cas. Et, pour ce qui relève du profil de nos membres, nous n’avons pas à gérer les mêmes problématiques.

Quels sont les projets clés autour desquels vous jugez essentiel de fédérer les membres de l’Alliance?
Notre priorité est de donner davantage de visibilité à l’Alliance, à ses membres et, de manière plus générale, à la profession de gérant indépendant. Nous voulons nous faire connaitre davantage auprès de la Finma, des banques et du segment des High Net Worth ou Ultra High Net Worth Individuals où se trouvent nos clients potentiels. Il est important pour nous par exemple que les relationship managers dans les banques connaissent notre existence et nos modes de fonctionnement. Le jour où ils envisageront de se mettre à leur compte ou de se tourner vers des structures plus souples, nous voulons qu’ils pensent naturellement à nous.
Il en va de même avec les clients privés. Ils connaissent un bon nombre de banques qui ont réussi au fil du temps à créer des marques fortes et de la notoriété. Avec l’Alliance, nous avons donc envie de mettre en œuvre une stratégie de communication plus aboutie. Nous regroupons une quarantaine de sociétés de gestion qui sont toutes concurrentes, mais nous savons aussi que nous devons nous exprimer avec une voix commune dans le marché pour que le métier de gérant indépendant bénéficie d’une image plus claire, plus attractive.

En dehors de ces efforts marketing, quelles sont les autres problématiques sur lesquelles vous échangez?
Les sociétés de gestion qui ont rejoint l’Alliance sont des PME de la finance qui partagent les mêmes problématiques : croissance, réglementation, digitalisation corporate governance comme par exemple sur le plan de l’incentivisation salariale, investissements, communication. Ce sont les points sur lesquels nous essayons d’avancer ensemble sachant que nous pouvons beaucoup apprendre les uns des autres. Et nous voulons fédérer nos efforts sur des projets communs.

Par exemple?
Sur la partie Investissements, nous réfléchissons à la façon dont nous pourrions nous regrouper pour avoir accès à des solutions premium dans private equity, via des fonds ou en direct. Si nous prospectons chacun de notre côté, nous risquons de passer à côté de belles opportunités pour nos clients. Les très bons deals sont difficiles à sourcer quand on n’a pas le réseau et les tickets d’entrée sont parfois trop importants. Mais si nous nous réunissions dans des véhicules dédiés, nous pourrions vite gagner en légitimité.

Combien de GFI pèsent aujourd’hui plus d’un milliard de francs?
D’après les statistiques que nous voyons passer, je dirai que nous avons en Suisse entre 100 et 150 gérants qui pèsent plus d’un milliard de francs. Je regrette quand même que nous ne puissions pas disposer de chiffres plus précis avec une cartographie détaillée du secteur. J’espère que la Finma a des idées sur le sujet.

A votre avis, combien seront-ils en 2025?
Je ne crois pas à une consolidation du marché de manière prononcée. Nous assistons bien évidemment à quelques transactions mais ce n’est pas encore la consolidation de fond à laquelle tout le monde s’attendait. Le nombre de gérants à plus d’un milliard va très vraisemblablement augmenter, mais ce sera plutôt dû à la fortune des clients qui s’accroît dans des proportions importantes. Pour revenir sur le marché des GFI, nous constatons surtout l’arrivée de nouveaux acteurs, pour la plupart des jeunes relationship managers qui préfèrent sortir du monde bancaire. Ils ont une approche du métier assez rafraichissante, davantage axée sur la tech pour les modes opératoires et sur les marchés privés pour les investissements.

Combien de membres pensez-vous pouvoir rassembler au sein de l’Alliance d’ici 2025?
Nous souhaitons en accueillir au maximum cinq à sept par année, pour nous donner le temps de les intégrer, d’apprendre à nous connaitre et à échanger. C’est la vocation première de l’Alliance.

Quels sont les points forts sur lesquels les gérants indépendants doivent aujourd’hui s’appuyer pour pérenniser leur activité?
Il va falloir que les gérants indépendants se concentrent sur la tech et le digital. La façon dont ils configurent leur environnement IT, en collaboration le plus souvent avec les éditeurs de PMS, va devenir un élément de plus en plus différentiant. Notamment pour tout ce qui a trait à l’expérience client. Mais je pense que la place financière suisse a déjà beaucoup évolué dans ce domaine.
Sur le plan des ressources humaines, il me semble aussi nécessaire de mettre en place des process de travail plus flexibles pour attirer une nouvelle génération de collaborateurs à qui reviendra le soin d’assurer la relève. Il faut offrir à ces jeunes gens un cadre peut-être moins rigide que celui des banques, où ils puissent s’épanouir en trouvant un meilleur équilibre entre travail et vie personnelle.

Quels sont les points faibles sur lesquels ils doivent agir impérativement?
Je vais commencer par le transfert de génération qui me paraît fondamental. Les gérants indépendants doivent mener une réflexion plus approfondie sur toutes les questions qui s’y rattachent. Comment envisager la transmission de l’entreprise? Comment la planifier? Comment y associer les collaborateurs? Comment les intéresser vite au développement de la société? Quels schémas retenir pour le financement? Ce sont des années de préparation et d’organisation qui sont nécessaires pour mettre en place un passage de relais qui ait lieu dans des conditions optimales. Nous avons d’ailleurs mis ce thème au programme de notre CEO Summit du 22 septembre, à Lugano.
Je dirais ensuite qu’il va nous falloir limiter autant que possible les lourdeurs administratives et c’est une discussion que nous devons poursuivre avec la Finma. Nous devons absolument préserver cette flexibilité et cette réactivité qui nous distinguent. Et enfin, nous devons nous montrer plus entreprenant en termes de communication. A notre échelle, nous pouvons aussi développer des stratégies de marque.

Qu’attendez-vous de l’Alliance pour ces cinq prochaines années?
J’aimerais que l’Alliance soit perçue comme une ressource évidente pour l’ensemble de ses membres, avec une très forte valeur d’usage pour les associés et le top management mais aussi pour l’ensemble des collaborateurs. Le partage d’expérience, d’idées, de modèles peut impacter plusieurs fonctions et s’avérer profitable à différents niveaux.
Et je voudrais aussi faire en sorte que l’Alliance poursuive son action avec le même dynamisme qu’elle a montré jusqu’à présent. L’élection du président a lieu tous les deux ans, pour imprimer un rythme soutenu, et le comité se réunit tous les mois pour avancer sur les projets en cours et rester sans cesse à l’affût de nouvelles idées.

Nicole Curti préside l’ASV-ASWM, l’Alliance des gérants de fortune suisses, depuis mars dernier. Elle travaille dans la gestion de fortune depuis 25 ans. Elle a d’abord passé dix ans chez Lombard Odier notamment au sein du département Key Clients. Elle a ensuite rejoint le gérant indépendant Stanhope Capital pour créer et diriger la filiale Suisse. Nicole est membre de plusieurs conseils d’administration ou consultatifs, dont ceux de l’ARIF/OSIF, de WeCan Group et de la fondation Kofi Annan. Elle siège également au comité central de Swiss Athletics. Lauréate des City Wealth Awards en 2015 et 2021, elle a été élue, entre autres, Powerwoman de l’année dans la catégorie Leadership (Financial Organisations). Nicole Curti possède un Bachelor en sciences politiques de l’Université de Lausanne et un MBA de l’ESADE Business School de Barcelone.

  • En 2016, l’ASV.ASWM a été créée par quatorze sociétés de gestion essentiellement basées à Zurich. Elle rassemble des membres dont les encours dépassent le milliard de francs. Felix Brem, l’un de ses co-fondateurs, en a été le premier président.
  • Aujourd’hui, l’Alliance regroupe 37 sociétés présentes en Suisse romande, en Suisse alémanique et au Tessin. Leurs encours cumulés s’élèvent à 104 milliards de francs et elles emploient plus de 1’200 collaborateurs.
  • Selon les études rassemblées par la Finma, les gestionnaires de fortune gèrent en Suisse et au Liechtenstein des avoirs de clients qui sont estimés entre 475 et 600 milliards de francs.
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