«Nous structurons le portefeuille pour qu’il résiste à l’improbable»

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De Jérôme Sicard – Photos Karine Bauzin

 

Pur spécialiste absolute return, Julien Stouff a lancé voilà maintenant deux ans Urizen, fonds alternatif qui allie algorithmes quant et gestion fondamentale. Avec un œil rivé en permanence sur les éventuels black swan chers à Nassim Taleb. Le groupe Reyl lui apporte son soutien.

 

Quelles sont les cases qu’il faut cocher aujourd’hui pour lancer un hedge fund?
Julien Stouff: Il faut tout d’abord maîtriser la technologie au niveau des différents outils d’aide à la décision et d’implémentation. C’est de cette maîtrise dont va dépendre une gestion des risques extrêmement pointue qui mesure pleinement les impacts directs de nos décisions de gestion. J’insiste, mais il est vraiment impératif aujourd’hui de mettre la gestion du risque au cœur du processus de gestion. Il ne s’agit pas de supprimer le risque ou de l’atténuer mais de prendre le risque adéquat, de la même façon que les freins d’une voiture servent aussi à aller plus vite. Pour nous, c’est avec cette logique que nous parvenons à calibrer une performance de 7% net par an avec des drawdowns contrôlés de 3 à 6%.

Pour le reste, je dirais qu’il faut aussi avoir une structure de frais qui réponde aux nouvelles exigences du marché, à savoir une bonne performance au meilleur prix et non à un prix juste, avec un réel alignement des intérêts sur ceux des investisseurs. Nous ne prenons donc aucun frais de gestion. Nous ne nous rémunérons que sur la performance, ce qui nous rend plus compétitifs que des ETF !

Et enfin, il faut avoir l’esprit indépendant et critique pour disposer de la latitude nécessaire en tout temps, et se retrouver en mesure d’exploiter chaque opportunité.

Quels sont pour vous les principaux blocages dont est victime le secteur?
En Suisse, en ce qui nous concerne, l’asset management n’a pas l’envergure du wealth management. C’est encore une excroissance de la banque privée et, par conséquent, nous sommes directement comparés à une gestion dite 60-40 qui a surperformé de manière artificielle grâce aux politiques accommodantes des banques centrales. Or, si notre fonds surperforme, c’est parce que nous employons des stratégies all weather, qui devraient être également rentables si les marchés changent de régime. Pour élargir le cadre, le secteur de la gestion alternative souffre de nombreuses lourdeurs, de lenteurs à tous les niveaux qui sont contre-productives et nuisent forcément à la gestion.

Certaines stratégies sont-elles devenues obsolètes?
Je ne le formulerais pas ainsi. Tous les moteurs disponibles peuvent et doivent être exploités au moment où ils deviennent pertinents. C’est une question de timing et la gestion alternative, dans son ensemble, permet cette liberté. Après, il est évident qu’il faut faire évoluer ces stratégies. Les nôtres sont les mêmes depuis 20 ans, ainsi que notre processus d’investissement, mais nous incorporons toujours plus de technicité et de technologie pour garantir leur capacité à générer de la performance.

Qu’est ce qui vous a donné envie de lancer votre propre fonds, Urizen?
J’ai toujours voulu être indépendant et avoir mon propre hedge fund. C’est la troisième fois que j’en lance un, en fait. En 2001, j’ai créé Fortuna. En 2011, j’ai lancé Kronos pour Pictet Asset Management, et maintenant c’est au tour d’Urizen, avec lequel je veux pouvoir offrir un produit authentique, sans concession parce que j’ai pu m’accorder une liberté totale.

Quel est son elevator pitch?
Il tient en deux mots : quantamental et convexe. Quantamental, parce que le positionnement et la sélection de titres sont articulés par nos algorithmes. La sélection finale est fondamentale basée sur des convictions fortes, du bon sens et la maîtrise de l’histoire financière. Convexe, parce que le portefeuille le devient grâce à des achats d’options. En grec ancien, Urizen signifie « limiter ». Cette convexité protège en cas de mouvements extrêmes, ou permet des profits extraordinaires comme en 2008 et 2009.
Sa stratégie repose sur le développement in-house d’un processus de gestion unique, qui marie analyse quantitative et approche humaine, ou fondamentale. Le fonds cherche à suivre les tendances, mais il profite aussi des points d’inflexion macro-économiques pour affirmer des vues contrariantes. J’ai la chance par ailleurs de profiter du soutien du groupe Reyl dans la distribution, ce qui facilite le développement du fonds, et je peux échanger au quotidien avec leur équipe asset management.

Où s’arrête le quant, où commence le fondamental?
Le quant identifie la position nette et brute puis sélectionne de façon hebdomadaire 200 longs et 100 shorts. Chaque mardi, au moins, nous mettons à jour les notes quantitatives de 6’000 titres mondiaux en tenant compte de 6 facteurs : croissance des résultats, valorisation relative, flux entrant ou sortant, sentiment, qualité et volatilité réalisée.

L’algorithme note chaque région, de même que chaque secteur dans chaque région, et, en fonction de leur poids respectif, remplit les cases de titres individuels, 200 à l’achat, 100 à la vente, avec lesquels l’analyste fondamental peut composer. Ainsi l’homme suit la machine, mais ne la laisse pas faire des choix dénués de bon sens.

Le quant est-il devenu un passage obligé pour les gérants?
Nous en sommes convaincus. Il n’y a aucune raison objective pour se priver d’un tel moteur. Le mélange des genres est une question de survie.

Comment traduiriez-vous le principe de Long convexity pour le commun des mortels?
Il faut anticiper les événements rares, qui ne le sont finalement pas tant, et préparer un plan. Nous structurons le portefeuille pour qu’il résiste à l’improbable. La solution consiste à acheter des assurances contre ces évènements comme nous en prenons dans la vie de tous les jours sur la maison, le décès, ou encore le risque cyber. Cette convexité a un coût quotidien et, dans un monde arqué sur le carry aussi faible soit-il, les acteurs préfèrent nous la vendre, ce qui la rend d’autant plus rentable.

Les grands gérants, Bridgewater par exemple, aiment les effets d’annonce : shorter 1,5 milliards de dollars sur le S&P500, ou l’once d’or à 2’000 dollars. Avez-vous des vues aussi tranchées?
Le fonds repose souvent sur des convictions d’autant plus fortes qu’elles sont contrariantes, à l’opposé du consensus. Le 24 décembre 2018, par exemple, nous achetons un marché actions qui était en pleine débandade ! Le 2 mai, nos indicateurs deviennent extrêmement pessimistes et nous sommes devenus vendeurs. Le mois de mai a été horrible et, en réaction aux nouvelles liquidités injectées par les banques centrales, nous sommes ensuite repassés ultra haussiers. Début 2020 nous nous sommes positionnés à la baisse sur les marchés développés et, malgré le coronavirus, nous sommes constructifs sur la Chine.

Où vous mènent aujourd’hui vos idées contrariantes?
Nous sommes short sur les Etats-Unis, long sur l’Espagne, le Japon et surtout sur la Chine, notamment en raison de la profonde aversion que les investisseurs éprouvent à son égard ! D’ailleurs, dans l’effondrement des marchés fin février, la Chine n’a pas manqué de surperformer et c’est un signe très encourageant.

Quel regard portez-vous sur ces premières semaines de 2020 après l’année record vécue en 2019?
Nous entrons dans la scène finale d’une tragicomédie. L’unité de temps court jusqu’à l’élection américaine en novembre, l’unité de lieu se trouve aux Etats-Unis. La hausse des actifs a été sublimée par d’un côté un programme fiscal américain très stimulant, la continuité des politiques monétaires ultra accommodante et de nouveaux paradigmes, dont l’ESG, pour amplifier la hausse. Nous pensons que la bourse va finir son bull market de façon remarquable à la fin de l’acte 5 !

 

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