« Nous voulons croître sur le segment des marchés privés »

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Interview de Iwan Deplazes, Swisscanto Invest
Par Jérôme Sicard – Photos : Juerg Kaufmann

D’une centaine de milliards en 2015, après son intégration à la Banque cantonale de Zurich, Swisscanto Invest a vu ses encours dépasser l’an passé les 160 milliards de francs. Une belle montée en volume, due pour beaucoup à son positionnement privilégié sur le marché suisse. Aujourd’hui, pour optimiser ses stratégies d’allocation, le gestionnaire met l’accent sur le sustainable et les private assets. Iwan Deplazes, son patron, en détaille les raisons.

Sur ces cinq à dix dernières années, quelles tendances majeures ont animé le secteur de la gestion d’actifs ?
Iwan Deplazes: Bien que l’an passé ait été difficile, il vaut mieux d’abord rappeler que le secteur de l’asset management a bénéficié pendant près de dix ans d’une bonne évolution des cours sur les marchés financiers. Avec cette hausse générale en toile de fond, la pression croissante sur les marges est restée relativement supportable. Cependant, la percée de la gestion passive et une plus forte sensibilité aux prix obligent aujourd’hui les gérants à se montrer plus innovants et à développer de nouvelles solutions d’investissement. De notre côté, grâce au digital, nous utilisons le big data pour une gestion des fonds innovante et pour une gestion du risque plus sophistiquée.

Et sur ces cinq à dix prochaines, quelles sont les grandes tendances qui vont impacter le secteur ?
Commençons déjà par les bonnes nouvelles ! Dans les années à venir, la gestion d’actifs devrait voir ses encours croître d’environ 5,5% à 7% par an, selon une étude de PWC. Le contexte va donc rester généralement porteur. Maintenant, dans l’environnement de taux bas qui prévaut en ce moment, il faut tendre à une meilleure diversification des portefeuilles. Pour nous, comme pour nos clients, la durabilité, l’infrastructure et le private equity prennent de plus en plus de place dans les allocations. J’ajouterais à ce tableau l’agenda politique et social. Le secteur financier est toujours placé sous haute surveillance et les changements réglementaires vont vouloir encore renforcer la gestion des risques, la transparence et l’investissement responsable.

Au vu de ces tendances, comment entendez-vous revoir le positionnement de Swisscanto ?
La réussite de Swisscanto tient d’abord à ses compétences clés dans le domaine des actions et des obligations. Pour nos clients institutionnels, nous sommes toujours parvenus à développer des solutions originales qui tiennent compte de leurs besoins spécifiques. Nous avons par exemple obtenu de très bons résultats avec nos stratégies systématiques et avec nos lignes sustainable. A présent, nous allons porter davantage nos efforts sur le volet private markets. Nous vivons dans un environnement de marché dynamique qui exige des ajustements stratégiques continus.

Le sustainable gagne-t-il du terrain chez les investisseurs suisses ?
Absolument. Nous constatons une demande de plus en plus forte de la part des investisseurs institutionnels, et plus particulièrement des fonds de pension. Ils montent davantage au créneau. C’est bien évidemment lié aux prises de conscience qui ont suivi la COP 21, le sommet sur le climat qui s’est tenu à Paris en 2018. Ces prochaines années, il faudra mobiliser d’importants capitaux pour mettre en œuvre les objectifs de développement durable fixés par les Nations Unies. Les investisseurs suisses veulent y contribuer eux-aussi et notre gamme de produits le leur permet.

Et comment entendez-vous aborder le volet private markets ?
Nous avons décidé de construire notre offre de manière stratégique. Nous voulons nous reposer sur trois piliers, qui sont les crédits hypothécaires, le private debt et le private equity. Voilà un peu moins de deux ans, nous avons lancé notre premier fonds hypothèques Suisse qui se comporte très bien. Ses encours approchent désormais les 600 millions de francs. Et l’an passé, nous avons lancé notre premier fonds private equity.

Comment votre fonds private equity est-il investi ?
Il est souscrit à hauteur de 150 millions de francs et il se concentre principalement sur des entreprises suisses. Nous aurons très vraisemblablement un deuxième closing ces prochaines semaines. Nous allons porter les encours à 200 millions, mais nous n’irons pas au-delà car nous voulons privilégier la qualité des investissements. Si tout se passe bien, nous réfléchirons à un deuxième véhicule. De plus, à court terme, nous voulons nous étendre sur le segment des private markets, avec l’ajout de fonds private debt et infrastructure à l’intention de nos clients institutionnels. Nous venons par ailleurs de mettre sur le marché une offre qui combine gestion quantitative et investissement responsable. Ce qui nous permet d’avoir un large éventail de fonds sustainable qui n’a pas d’équivalent en Suisse.

Dans vos allocations de portefeuille, quelles proportions prennent les private markets ?
C’est encore à des niveaux très bas. Un peu plus de 1% pour les hypothèques. Moins de 1% pour le private equity.

Vous pensez que ça va changer ?
J’en suis convaincu. Je voudrais prendre l’exemple du fonds de dotation de l’université de Yale. En 1985, son allocation était assez proche de celle de nos caisses de pension aujourd’hui: immobilier, actions et obligations essentiellement. Aujourd’hui, ce fonds de dotation a un profil très différent avec 30% dans les private markets. Je ne dis pas que nous devons avoir les mêmes allocations en Suisse mais c’est très certainement l’orientation que nous allons prendre sur le long terme.

Quels sont les domaines dans lesquels vous pouvez-vous montrer encore plus compétitifs ?
D’abord, l’une des grandes forces de Swisscanto est d’être un gestionnaire d’actifs « 100% swiss made », avec une gamme produite en Suisse pour une clientèle présente ici en Suisse. Ce qui nous permet au final, parce que nous sommes complètement concentrés sur ce marché, de dégager une rentabilité plus élevée que d’autres grands acteurs. La forte pression sur les marges restera également un défi dans les années à venir. C’est pourquoi nous allons continuer à optimiser nos modèles opérationnels toujours dans cette logique d’efficacité des coûts.

Quelle est votre perception des marchés financiers en ce moment ?
Pendant près de dix ans, nous avons eu droit à des marchés qui ont délivré régulièrement de bonnes performances, rendant ainsi la vie des asset managers plutôt facile. Mais il semble bien que ce temps-là s’achève. Dans la mesure où nous arrivons à la fin d’une longue reprise économique, les marchés ont tendance à se déplacer latéralement, mais avec une volatilité beaucoup plus prononcée.
Il est plutôt rassurant de constater que la combinaison d’une croissance modérée et d’une faible inflation a persisté jusqu’à présent.

Comment voyez-vous vos investisseurs réagir à cet environnement ?
Pour commencer, le retour de la volatilité et la baisse de visibilité sur l’évolution des bénéfices créent une plus grande incertitude, et inversement. Le réflexe naturel lorsque l’insécurité augmente est de prendre une attitude plus défensive. Dans ce type de situation, les investisseurs ont plutôt tendance à profiter de la diversification de leur portefeuille. Malheureusement, cela n’a pas fonctionné l’an passé car très peu de classes d’actifs ont généré des rendements positifs.
En ce sens, 2018 a été une exception, sans que ce ne soit vraiment une surprise. Il faut bien prendre en compte le fait que les marchés actions ont atteint au début 2018 des niveaux records et que nous pouvions décemment nous attendre à une forte correction.

Que ce soit en raison de menaces ou d’opportunités, comment le secteur de la gestion d’actifs doit-il aborder sa transformation numérique ?
Il s’agit de questions complexes, dans la mesure où elles impactent l’ensemble de la chaîne de valeur. Dans la gestion client, la digitalisation de l’interface-client et du traitement des données est devenue fondamentale. Il ne s’agit pas seulement de rationaliser les fonctions de front, middle ou back office. Les spécialistes de l’investissement sont de plus en plus conscients de l’importance que prennent les données extra-financières. Il peut s’agir de données météorologiques, de modes de consommation sur le web, de comportement sur les réseaux sociaux ou des critères ESG qui servent à évaluer l’engagement responsable d’une entreprise. Apprécier la valeur de toutes ces données et les intégrer systématiquement dans les processus d’investissement requiert énormément de technologie et de de compétences. Mais je suis persuadé que ce sera à terme un facteur essentiel dans la génération de performance.

Pour continuer sur le digital, quelle stratégie privilégiez-vous pour Swisscanto ?
Dans le monde de la gestion d’actifs, le digital est une dimension qui a toujours été extrêmement présente. Aujourd’hui, nous sommes aussi prêts à mener ce changement que nous l’étions voilà vingt ans. Dans l’immédiat, nous allons affiner les stratégies systématiques de Swisscanto de manière à pouvoir mieux exploiter le big data. Mais notre transformation digitale ne va pas s’en tenir là. De manière plus générale, nous allons utiliser le digital pour dégager de nouvelles sources d’alpha, pour améliorer la partie commerciale et pour donner plus d’ampleur à notre communication sur les réseaux sociaux.


100% Swiss Made

Racheté par la Banque cantonale de Zurich en 2015, le gestionnaire suisse voit aujourd’hui ses encours approcher les 160 milliards de francs. En Suisse, Swisscanto Invest est le troisième plus important promoteur de fonds derrière UBS et Crédit Suisse. Il devance ainsi Blackrock et Pictet. Sur le segment plus spécifique des caisses de pension, il se place d’ailleurs à la première place, selon le dernier classement de Investment & Pensions Europe.

Iwan Deplazes dirige Swisscanto Invest en tant que responsable de l’asset management depuis 2007. Il a d’abord travaillé à la ZKB entre 1998 et 2005, comme respon sable de la gestion bligataire. Entre 2005 et 2006, il a rejoint Credit Suisse Asset Management en qualité de senior portfolio manager. Iwan Deplazes a étudié l’économie à l’Université de Zurich, formation qu’il a complétée par le diplôme pour Analystes financiers et ges tionnaires d’actifs (CEFA). Il est par ailleurs président du comité directeur de la plateforme Asset Management de l’Association
suisse des banquiers.

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