Taux technique : défis et opportunités

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Par Roxane Ecoffey, Head of Wealth Solutions, Banque Gonet

Pour les institutions de prévoyance, le taux d’intérêt technique est un élément incontournable dans la définition et la mise en œuvre de leur stratégie d’investissement. Néanmoins, il leur faut aussi composer avec ce taux pour développer les solutions avec lesquelles elles pourront assurer des rendements en adéquation avec leur capacité à absorber le risque. Exercice on ne peut plus délicat, comme l’explique Roxane Ecoffey.

Au sein des caisses de pension obligatoires, qu’elles assurent le minimum LPP ou qu’elles soient enveloppantes, le taux d’intérêt technique représente une donnée sans cesse débattue au sein des conseils de fondation. Pas une année ne s’écoule sans qu’il soit analysé par ces derniers, avec le soutien indéfectible de leur expert en prévoyance. Autant sa fonction est évidente à appréhender, autant il est laborieux de le maintenir à niveau. Les taux élevés historiques étant, à l’heure actuelle, inatteignables, les gestionnaires de fortune institutionnelle doivent user d’ingéniosité pour proposer sans cesse des solutions permettant aux institutions de prévoyance de tenir leurs engagements.

Les actifs des caisses de pension s’accroissent naturellement, d’une part grâce aux apports de libre passage avec l’arrivée de nouveaux assurés, et d’autre part grâce aux bonifications employés et employeurs prélevées chaque mois sur les salaires. En outre, il existe un autre contributeur fondamental au système du 2ème pilier, à savoir le tiers cotisant. Ce dernier se matérialise par la performance réalisée sur les marchés financiers. Les revenus attendus grâce au système de capitalisation propre à la prévoyance professionnelle et privée doivent être suffisamment conséquents et récurrents pour que les fondations soient en mesure de payer les prestations assurées. Voici comment la DTA 4 de la Chambre Suisse des Experts en caisses de Pensions définit le taux d’intérêt technique : il représente « le taux d’escompte qui permet de calculer les capitaux de prévoyance des bénéficiaires de rentes et les provisions techniques d’une institution de prévoyance ».
Le dilemme d’un conseil de fondation est de concilier la volonté de rendement avec la prise en compte de la structure spécifique à sa caisse de pension. Au passif du bilan figurent les prestations que la caisse doit être capable de verser, ainsi que la multitude de réserves et provisions qui ne cessent d’augmenter. La pyramide des âges joue un rôle fort dans la détermination du taux technique. En effet, plus la proportion de retraités est grande, plus le taux technique devrait tendre vers un taux à risque faible.

Bien évidemment, la génération de revenus importants assurerait une santé financière, mais l’institution de prévoyance a-t-elle la capacité de supporter le risque lié aux marchés ? Une étude ALM, généralement effectuée tous les 3 ans par l’expert en prévoyance, répond à cette question. Cet examen de congruence donne des pistes de réflexions, tant au conseil de fondation qu’à la commission de placement qui l’appuie dans ses décisions d’allocation stratégique sur le long terme. Cette dernière est déterminante pour la pérennité de l’institution de prévoyance. Une stratégie de placement se doit également d’être parfois flexible. La marge tactique donne alors cette agilité nécessaire pour réagir de manière proactive sur les court et moyen termes. Ce perpétuel exercice d’équilibre entre le besoin de rendement et la capacité à supporter le risque met en exergue la responsabilité que supporte un conseil de fondation, et la nécessité d’être entouré par son expert et sa commission de placement.

Depuis un peu plus de dix ans nous assistons à la chute draconienne du taux technique. Il est déterminé chaque année selon les recommandations de la Commission de Haute Surveillance pour la Prévoyance Professionnelle. Sur cette base, chaque caisse fixera le taux le plus approprié à sa structure. Cette baisse de 4.5% à 1.68% était aussi inconcevable pour certains qu’elle était inéluctable pour d’autres. Malgré ce constat quelque peu alarmiste quant à l’avenir des institutions de prévoyance, le système de capitalisation lié à notre 2ème pilier suisse fait encore ses preuves. En effet, les gestionnaires de fortune avec une licence collective ont là l’opportunité de démontrer leur savoir-faire afin de répondre aux besoins des caisses de pension. Les asset managers ont dès lors un réel défi à relever pour obtenir des résultats probants sur les marchés financiers. Mais ils ont également une responsabilité envers les fonds de pension qui attendent surtout, en plus des rendements, des stratégies de placement en adéquation avec leur capacité d’exposition au risque.
Dans le cadre de la prévoyance privée, à savoir les fondations de libre passage ou les fondations de 3ème pilier, le paramètre du taux technique ne s’applique pas. Nonobstant l’absence de cette contrainte, il reste malgré tout intéressant de le considérer en tant qu’étalon de mesure de performance. En effet, parmi tous les produits d’investissements sélectionnés et proposés aux assurés, ce type de fondations peut s’auto-imposer un objectif de performance minimal en la valeur du taux technique. Que les preneurs de prévoyance souscrivent à un mandat discrétionnaire ou à une solution en gestion collective, capitaliser les avoirs sortis du circuit de la prévoyance professionnelle devrait être la seule réponse possible afin de maintenir des prestations en adéquation avec leur futur niveau de vie.

Les articles 49 et suivants de l’OPP2 listent toutes les options offertes aux gestionnaires pour répondre aux expectatives non seulement des caisses de pension, mais aussi des fondations actives dans la gestion des avoirs en libre passage et du 3ème pilier. Plutôt que de voir cette période de taux bas comme une situation inextricable et indéterminée, ils ont l’opportunité d’illustrer leurs compétences de deux manières.

Premièrement, ils peuvent présenter les résultats éprouvés de leurs convictions d’investissement avec des produits déjà existants. Mais ils ont par ailleurs l’occasion de faire preuve d’innovation en créant de nouvelles allocations alignées aux attentes des institutions de prévoyance. Les obligations de la Confédération sont à la base du calcul du taux technique, et force est de constater qu’elles ne peuvent plus être considérées comme une valeur refuge. Leurs performances négatives ne sont toutefois pas une fatalité pour les caisses de pensions, car les entités ayant la licence en gestion collective auront la capacité de proposer moult alternatives plus performantes.

2021 n’est définitivement pas la fin du système de capitalisation de la prévoyance suisse. Les caisses de pension, bien qu’elles doivent considérer le taux technique dans leur quotidien, ont toujours un besoin de rendements en adéquation avec leur capacité à absorber le risque. Elles sont donc avides de solutions compétitives mais pérennes pour tenir leurs engagements. De plus, les fondations actives dans la prévoyance privée, même sans la contrainte du taux technique, cherchent des produits d’investissement qui octroient à leurs assurés un rendement sur le long terme. Outre les prestations à garantir, toutes ces structures des 2ème et 3ème piliers ont un défi à relever avec les marchés financiers. La clé pourrait être dans les mains des gérants de fortune institutionnelle qui comprendront leurs préoccupations et leurs attentes, en renouvelant leurs stratégies d’investissements pour répondre aux mieux aux besoins des institutions de prévoyance.

Au bénéfice d’un master en gestion d’entreprise de l’Université de Fribourg et d’un brevet fédéral en prévoyance professionnelle, Roxane Ecoffey est responsable des solutions patrimoniales auprès de la Banque Gonet qu’elle a rejointe en novembre 2017. Elle est en outre vice-présidente depuis 2018 du Conseil de la plateforme de prévoyance lemania-pension hub. Roxane Ecoffey est également membre des Conseils de fondation de la Caisse de Pension du Groupe Gonet et de la Fondation pour Cadres et Dirigeants d’Entreprises. Précédemment, elle a été active de 2010 à 2017 auprès des banques Lombard Odier et Pictet dans les domaines de la prévoyance professionnelle et des ressources humaines.

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