Une mise au vert

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De Gäelle Boucher, Head of Research, bridport & cie sa

Longtemps considérée comme un sujet « à la mode », la thématique de l’ESG est devenue aujourd’hui une réelle prise de conscience dans le monde de l’investissement. Parler ESG est devenu un langage courant. La période que nous vivons est source d’une grande instabilité mais aussi de créativité. Et c’est précisément pour cela qu’elle offre aux investisseurs des opportunités d’investissement.

Pourquoi une telle évolution? Elle est clairement générationnelle. Les «Millennials», ou génération Y, ont joué un rôle important et induit une prise de conscience croissante. Ils considèrent en grande majorité que les pratiques ESG des entreprises peuvent potentiellement conduire à une meilleure rentabilité et constituer de meilleurs investissements à long terme.
Désormais, il apparaît que toutes les générations se sentent concernées par le sujet et cette dynamique ESG prendra encore plus d’importance à mesure que les jeunes générations rejoindront la population active et investiront leur capital. En effet, elles sont de plus en plus désireuses de tenir les investisseurs et les entreprises responsables de leurs actes.
L’idée que le capital doit être déployé non plus uniquement sur la base de considérations financières mais aussi en privilégiant les entreprises qui prennent en compte les considérations de durabilité n’est plus un concept abstrait.
Certains des plus grands fonds de pension et fonds souverains du monde ont alloué des fonds à des stratégies axées sur les facteurs ESG au cours des dernières années et les plus grands Assets Managers concentrent leurs efforts sur ce nouveau label.

Longtemps associée aux investissements sur le marché action, la logique ESG s’est aussi emparée du marché obligataire.
Selon Bloomberg, la taille du marché de la dette ESG pourrait être multipliée par 4 dans les cinq prochaines années.
Si nous nous référons aux statistiques publiées par Climate Bond Initiative, le marché global de la dette labellisée ESG a atteint $1.7tr en 2020, et les thèmes sociaux et développement durables ont constitué la quasi-totalité de la croissance des encours.
En effet, alors que les Green Bonds étaient déjà en croissance depuis quelques années, la part des obligations Sociales s’est accrue fortement en 2020. En effet, au lendemain de la pandémie, la relance économique mondiale est en grande partie verte et cette tendance est portée à la fois par les gouvernements et les entreprises. Les gouvernements ont mené le mouvement pour atténuer les effets socio-économiques de la pandémie de Covid-19 avec l’UNEDIC en France, les Green BUNDS en Allemagne et les obligations sociales SURE au niveau de l’Union Européenne. Les entreprises ont également été actives, avec notamment Alphabet, la société mère de Google, qui a émis l’été dernier le Green bond le plus important en termes de taille jamais émis par une entreprise (5,75 milliards de dollars), dont le produit sert à lutter contre les inégalités raciales en soutenant la communauté afro-américaine.
La tendance à une croissance du marché de la dette labellisée ESG se dessine encore cette année avec un marché qui devrait atteindre des records d’émission selon une étude de Climate Bond Initiative publiée en septembre.

Source : Climate Bond Initiatives (sept. 2021)

Empreint d’innovation, le marché obligataire n’est pas en reste et d’autres instruments sont en train de se faire une place, notamment les Sustainability linked Bonds.
En effet, ce type d’obligation est de plus en plus populaire auprès des investisseurs et la croissance des émissions est importante bien que ce segment ne représente qu’un montant infime de l’ensemble de la dette ESG. A la différence d’un Green bond, les fonds ne vont pas servir des projets dits Green clairement identifiés mais plutôt financer l’activité générale de l’entreprise émettrice, tout en étant conditionné à l’atteinte d’objectifs environnementaux ou sociaux, sous peine d’être pénalisé par un coupon plus élevé (step-up).
L’italien Enel fut le premier à se lancer sur ce marché en 2019 et depuis, d’autres intervenants sont apparus tant sur les marchés développés qu’émergents, surtout depuis que l’ICMA en a édité les principes en 2020.
Le groupe de luxe Chanel fut le premier émetteur non noté à émettre une obligation de ce type, soutenant un programme ambitieux de lutte contre le changement climatique en liant les conditions obligataires à des objectifs de réduction des émissions carbone. Burberry est devenue la première entreprise de mode à émettre une obligation ESG, qui suit les objectifs de la stratégie de durabilité de l’entreprise, comme la neutralité carbone. Novartis a émis une obligation dont le coupon est lié à des objectifs visant à augmenter de 200 % l’accès aux médicaments dans les pays à revenu faible ou intermédiaire d’ici 2025.
Depuis le début de l’année, les obligations liées au développement durable et les obligations vertes ont atteint un niveau d’émission record sur le marché du haut rendement. La filiale chinoise de Volvo et l’opérateur d’Eurotunnel Getlink ont tous deux émis des obligations vertes notées double -B, VOLVO pour le développement de nouveaux modèles de véhicules électriques et GETLINK pour des projets de transport et de climatisation propres. Ce nouveau segment du marché High Yield a vu émerger de nouveaux intervenants, tels que Hapag Lloyds ou encore PPC pour n’en citer que quelque uns. La liste est loin d’être exhaustive et chaque jour de nouveaux candidats apparaissent.
Sur les marchés émergents, nous assistons à cette même prise de conscience, avec des émetteurs tels que Suzano, Klabin, ou CMPC, spécialistes de la pâte à papier et de l’emballage carton, voire l’indonésien Japfa Comfeed, leader de l’alimentation pour volailles ou encore le logisticien brésilien Simpar et le supplier automobile mexicain Tenodora Nemak. Là aussi, de nouveaux intervenants affluent sur le marché et la liste est loin d’être exhaustive.
Tout le monde se met au vert.
L’importance que revêt l’engagement ESG se traduit clairement lors de nouvelles émissions ou, lors des présentations ou roadshows, beaucoup plus de temps et de contenu sont consacrés aux présentations de l’engagement ESG des entreprises.
Nous sommes convaincus que les émetteurs qui ignorent les préoccupations ESG risquent de voir leur note de crédit dégradée et de perdre rapidement leur attrait. En effet, dans le monde de l’investissement obligataire, il est souvent plus important pour les investisseurs d’éviter les perdants que de choisir les gagnants.

Ces placements comportent des risques: bien que verts, ils peuvent très vite virer au rouge
Tout d’abord, les obligations, qu’elles soient dites vertes, sociales ou durables, sont avant tout des actifs qui comportent un risque financier, c’est-à-dire des risques de taux d’intérêt et de crédit. Si l’on considère les principes de base de l’investissement dans les titres à revenu fixe, un investisseur en obligations d’entreprise est soumis à un profil de rendement asymétrique, où les risques extrêmes associés à une baisse du prix de l’obligation pour cause de stress ou de défaut sont généralement plus importants que la hausse provenant du revenu généré par le coupon.
C’est pourquoi les analystes de crédit se sont toujours concentrés sur ce que nous appellerions aujourd’hui les données ESG lorsqu’ils évaluent la solvabilité d’une entreprise. Ils étendent l’analyse financière traditionnelle à des éléments non financiers, tels que les antécédents de la direction, la rotation des effectifs, les controverses.
S&P Global Ratings a souligné que les facteurs ESG sont un complément aux prévisions traditionnelles liées aux fondamentaux de l’émetteur et peuvent être utilisés pour évaluer le risque à plus long terme au-delà de ces périodes de prévision.
De plus, la notion de Greenwashing est souvent loin d’être illusoires : certains engagements ESG sont bel et bien plus pâles que d’autres et le label n’est pas suffisant. Les normes du marché doivent évoluer rapidement.
S&P travaille ainsi à l’alignement de ses méthodologies ESG sur la taxonomie verte de l’UE, qui devrait entrer en vigueur au début de l’année prochaine.

Une orientation ESG ne doit pas nécessairement signifier un compromis sur le rendement et les preuves empiriques suggèrent que l’intégration des données environnementales, sociales et de gouvernance peut améliorer la performance des portefeuilles obligataires et en diminuer la volatilité.
Barclays, en 2016, dans son livre blanc intitulé «ESG investing in credit markets» concluait que les portefeuilles obligataires construits avec une inclinaison ESG surperforment le marché, générant des rendements excédentaires positifs, et que la surpondération des émetteurs à forte orientation ESG par rapport aux émetteurs à faible orientation ESG au cours de la période d’échantillonnage (août 2009 – avril 2016) a également produit des rendements ajustés au risque supérieurs. Ils ont également constaté que des attributs de gouvernance solides étaient liés à une fréquence moindre de dégradation de la notation de crédit.
Plusieurs études plus récentes ont montré que les entreprises ayant une meilleure performance ESG, notamment environnementale, étaient plus résilientes l’an dernier. En outre, il a été démontré que la performance ESG avait réduit le risque de volatilité en 2020.
Alors que la gestion traditionnelle nous conduisait à privilégier les rendements ajustés au risque, il semblerait désormais que de nombreux investisseurs s’attachent à maximiser la performance ESG sous réserve de contraintes de risque et de rendement.

S’adapter pour évoluer. N’est-ce pas l’essence même de l’histoire du monde. Pour accompagner nos clients dans ce changement de paradigme, nous avons enrichi nos outils d’aide à la décision de sélection obligataire d’une batterie de données ESG.
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  • Secteurs sensibles : alcool, jeux, nucléaire, tabac, armes, pornographie, etc…
  • Controverses : corruption, environnement, droits humains, etc…
  • Climat : clean technology, eau, combustibles fossiles, etc…

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